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Full text of "Souvenirs d'une artiste"

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MARIE SASSE 



Souvenirs 



d'une 



Artiste 



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PARIS 



LIBRAIRIE MOLIÈRE 

28, riip de Richelieu, 28 
1902 




MARIE SASSE 
De l'Opéra. 

Officier de l'Instruction publique. 



MARIE SASSE 



Souvenirs 



d'une 



Artiste 



■d&- 



PARIS 

LIBRAIRIE MOLIÈRE 

■2S, rue de Richelieu, 28 
4 902 



1x 









A LA MEMOIRE 
de MEYERBEER et de Richard WAGNER 



PRÉFACE BIOGRAPHIQUE 






Préfacer, pourquoi? Biographier, à 
quoi bon? Voilà ce que se diront, sans 
doute, tout d'abord, ceux — et je les 
souhaite, plus, je les prédis nombreux — 
qui ouvriront ce volume. 

Il semble, à la vérité, surtout lors- 
qu'on connaît les pages qui vont suivre, 
qu'elles n'ont nul besoin d'être présen- 
tées ; il semble aussi que l'autobiogra- 
phie qu'elles contiennent doit dispenser 
de la biographie. 



PREFACE BIOGRAPHIQUE 



Pourtant, d'une part, tracées par une 
plume qui n'aspire pas à des succès litté- 
raires et ne les recherche point, peut- 
être n'est-il pas inutile qu'une autre, celle 
d'un ami, en fasse par avance ressortir 
la sincérité. D'autre part, il convient 
que l'on exprime en toute franchise ce 
que cette plume n'a pu écrire , autrement : 
exposer en quelques lignes les phases 
glorieuses de cette carrière artistique sur 
laquelle l'artiste elle-même, tout en se la 
remémorant, devait garder parfois une 
naturelle réserve. 

Voltaire, sans doute, pensait que l'on 
n'est jamais si bien loué que par soi- 
même et il mettait largement en action, 
cet axiome égotique. Mais, outre que 
tout le monde n'est pas Voltaire, on peut 
estimer, contrairement à lui, qu'une 



PRÉFACE BIOGRAPHIQUE 



certaine modestie ne messied pas aux plus 
talentueuses personnalités. Nul ne trou- 
vera étrange, conséquemment, qu'il reste 
quelque chose à dire, ou à autrement 
dire, sur l'auteur de ce livre, après 
qu'elle y a exposé, de façon si simple, 
toute sa vie d'artiste, de vaillante et 
noble artiste. 

On ne trouvera pas, en effet, dans ce 
volume, comme dans bien d'autres, 
d'aventures complexes, trop complexes 
pour n'être point un peu truquées, d'anec- 
dotes fleurant la composition, l'arran- 
gement après coup. 

Peut-être certains friands de ragots, 
de potins de coulisse — toujours les 
mêmes — regretteront-ils que Marie 
Sasse n'en ait pas plus recueilli — ou 
inventé. Eh bien, non. Cela est en dehors 



PREFACE BIOGRAPHIQUE 



-on esprit. Des mille petits incidents 
auxquels elle fut mêlée, elle n'a point 
voulu parler, les estimant trop menus. 
trop dans le courant ordinaire des choses 
du théâtre pour s'y attacher. Elle n'a 
point voulu faire un courier théâtral. — 
ressassage de racontars banals — ou 
« rosses .n'étant, elle, ni l'un ni l'autre. 

Si, en écrivant ces pages, elle a cédé 
au désir de fixer ses souvenirs, qui sont 
ceux d'une des artistes les plus renom- 
mées de la période contemporaine, elle 
a voulu surtout — quelque part elle le 
dit — montrer aux jeunes comment on 
peut arriver lorsqu'on a le « feu sacré », 
et aussi leur donner de précieux con- 
seils. 

Toute sa vie elle a eu l'insouciance, 
le dédain de la réclame. Elle est la seule 



PREFACE BIOGRAPHIQUE S 

artiste que je connaisse qui ne possède 
point la collection des articles écrits sur 
elle un peu partout, qui n'ait pris de 
notes d'aucune sorte. 

Quand elle s'est décidée, poussée par 
ses intimes, à prendre la plume, il lui 
a fallu se remembrer tout. Et c'est parce 
qu'elle l'a fait avec une si obstinée 
réserve, ainsi qu'avec tant de franche 
expansion, sans un mot qui ne soit 
rigoureusement exact, qu'il fallait joindre 
ces lignes aux siennes. 

Peut-être jamais carrière ne se décida 
d'aussi étrange façon, ne fut aussi inat- 
tendue, improvisée, en quelque sorte, et 
tout ensemble aussi lumineuse. 

Elle n'a pas douze ans. la petite Marie 
Sasse, lorsque, pour la première fois, 
elle parait en public, sur une estrade, à 



PREFACE BIOGRAPHIQUE 



Charleroi, où son père tient garnison. 
Et l'on retrouve, dans les pages qu'elle a 
écrites sur cet ante-prime début, la 
trace de ses enfantines émotions, légères 
à coup sur, car la fillette était incons- 
ciente des conséquences possibles de 
cette soirée, mais réelles. 

Dans sa description du costume qu'elle 
portait, dans son exposé quasi naïf en- 
core de ses naïves impressions, on sent 
que les ovations de ce concert de Cbar- 
leroi lui sont demeurées présentes et 
furent pour elle vraiment une intiation. 

Elle aura d'autres impressions, plus 
aiguës peut-être, non point plus pro- 
fondes. 

Pourtant, c'est à la suite de ce succès 
d'enfant, la longue et morne série des 
deuils, des tristesses, des angoisses. 



PREFACE BIOGRAPHIQUE 



Le père s'est éteint, comme frappé au 
cœur par la joie du triomphe de sa fdle, 
à l'heure même où, grâce à sa situation 
de chef de musique militaire, la petite 
va être mise en mesure de travailler sous 
la direction des maîtres les plus renom- 
més. On lui a reconnu des dons rares, 
précieux ; tout le monde est d'accord 
qu'aussi richement dotée par la nature 
elle n'a qu'à se laisser aller dans la vie. 

Mais l'espoir entrevu s'envole avec le 
père et plus rien ne reste que la noire 
misère, la misère qui étreint, ploie, ter- 
rasse la mère et la lille, pauvres créa- 
tures demeurées sans ressources. 

La lillette qui, dans le gosier, a tant 
de centaines de mille francs, qui, deve- 
nue femme, verra à ses pieds des foules 
enthousiastes, les titis du colombier 



8 PRÉFACE BIOGRAPHIQUE 

comme les monarques des loges impé- 
riales et royales, s'use les yeux à trico- 
ter des mitaines de filoselle pour essayer 
de ne pas mourir de faim. 

Et c'est presque miracle si ce dénoue- 
ment n'intervient pas. Elle-même nous 
le dit nettement. 

Mais, soudain, quel extraordinaire 
changement! L'enfant n'a point ouvert 
la bouche devant un directeur de concert 
— il en fut, parait-il, d'intelligents — 
que, pour ainsi dire sans transition, ces 
deux existences deviennent enviables. 
Non seulement la misère à fui, non seu- 
lement même les soucis ont disparu, 
mais ce qui les remplace, c'est la pros- 
périté, la fortune, la gloire. 

Et tout cela se produit en quelques 
mois. Le concert n'a pas le temps de voir 



PREFACE BIOGRAPHIQUE 



se lever pour lui une étoile nouvelle. 
D'un bond, cette étoile a atteint le zénith 
du ciel de l'art, et ce sont les échos de 
la salle de l'Opéra qui frissonnent aux 
puissantes vibrations d'une des plus ma- 
gnifiques voix qui furent. 

Quant à 1' « étoile », elle est un peu 
étourdie, si je puis ainsi dire, de son 
ascension vertigineusement rapide. On 
le sent à travers l'attendrissement de 
ses souvenirs. Et, de fait, il y avait de 
quoi troubler de moins éphébiques cer- 
veaux. Etre, à l'âge où d'autres com- 
mencent seulement à épeler les timides 
billets du petit cousin , l'incarnation 
des grandes héroïnes du théâtre, soupi- 
rer les plaintes touchantes d'Eurydice ou 
électriser les multitudes aux cris d'amour 

de Rachel et de Valentine, jamais pous- 

1. 



10 PRÉFACE BIOGRAPHIQUE 



sées avec plus de tragique passion, 
n'est-ce pas quelque chose d'inouï? 

Grande et forte dès l'enfance, Marie 
Sasse garde néanmoins, non seulement 
en son passage au Lyrique, qui fut si 
court, mais aussi pendant ses premières 
années à l'Opéra, une physionomie sin- 
gulièrement juvénile, une expression 
presque enfantine. 

Il faut voir son portrait dans le cos- 
tume bizarre alors porté par Alice, de 
Robert. C'est encore absolument la jeune 
pensionnaire de Charleroi. Comment 
imaginer que cette gamine va remuer 
des salles entières, y faire passer un 
souffle ardent d'extase ou de douleur? 

Cependant il en est ainsi. Marie-Cons- 
tance Sasse entre à peine dans la vie et 
c'est une grande artiste déjà. 



PREFACE BIOGRAPHIQUE 11 

Écoutez ce qu'en dit le Grand diction- 
naire universel : 

« Elle débuta au Théâtre-Lyrique par 
le rôle de la comtesse, dans le Mariage 
de Figaro, de Mozart. La presse recon- 
nut à l'unanimité l'éclat splendide de 
l'organe vocal de la nouvelle venue, qui 
succédait à M me Vandenheuvel-Duprez 
dans un personnage ingrat. M lle Sasse 
triompha grâce à ce timbre d'or bien 
préférable à toutes les ficelles des chan- 
teuses expérimentées. Car si pour faire 
un civet il faut un lièvre, pour faire une 
chanteuse il faut d'abord une voix. Il est 
permis de supposer en outre que si 
Marie Sasse reçut des conseils pour le 
duo de Chérubin et de la Comtesse, ce 
fut M me Carvalho, la première intéressée 
au succès de ce morceau, qui se chargea 



; PK E BIOCR.VPHKH'E 



de les donner à la débutante. Le publie 
qui ne juge que d'après l'émotion du 
moment, et il a bien raison, accueillit 
bien la nouvelle comtesse dont Tintelli- 

:nme comédienne teuait du pi 
dige. On ne dit pas cependant que 
M- Cgalde, le distinction 

comme actrice, lui ait enseigné ce bon 
ton qui est l'accord du sentiment et du 
eoùt: la nature avait tout fait 

^ dernières lig - ît dii _ - 
itif M- fsalde. dont on niait ai - 
l'influence sur le talent de H Sass 

te. M _ . v quic 
qp à lui eus _ er. eut surtout le 
mérite de comprendre quel avenir lui 
nés 1er à - s d - La 

Sélika. on le verra, ne lui en 
s moins ss usi 



PRÉFACE BIOGRAPHIQUE 13 

que. du reste, à tous ceux qui l'encou- 
ragèrent et l'appuyèrent, -i peu quelle 
eût besoin de Têt: 

Elle s'imposait, en effet, même avant 
d'être devenue l'artiste parfaite, rompue 
à toutes les difficultés de métier, en p 

-ion des plus hautes traditions artis- 
tiques, par l'ampleur, l'éclat de son 
organe qui s'était révélé surtout, au Ly- 
rique, dans le brindisi d- / 
/y/ • irait la dominé, écr 

tout. 

Au lendemain du premier début à 
l'Opéra, dans Roèert-le-Diaà -. un cri- 
tique écrivait : 

Depuis M- Cruvelli. jamais les voû- 
tes de notre premiè: ne lyrique n'a- 
vaient retenti d'accents aussi éclatants, 
rtait lavis unanime que résumaient 



14 PREFACE BIOGRAPHIQUE 



ces lignes. Et un autre critique disait, 
au lendemain de la Juive, son second 
début : 

c< On n'a jamais discuté la beauté de 
sa voix, d'une puissance si peu commune 
et à la fois d'un timbre si riche, mais ce 
qu'il faut noter, c'est la rapidité avec 
laquelle elle a tout appris. » 

A la vérité, oui, Marie Sasse a tout 
appris, s'est tout assimilé avec une 
remarquable rapidité. Mais elle a aidé la 
nature par un travail opiniâtre. Adorant 
son art, elle n'était jamais satisfaite 
d'elle-même — elle ne le fut jamais, 
nous dira-t-elle. On ne saurait montrer 
de plus remarquable exemple de persévé- 
rance, de labeur acharné. 

Et c'est grâce presque à sa seule com- 
préhension qu'elle est arrivée ainsi au 



PREFACE BIOGRAPHIQUE 15 

summum. Car ce qu'elle reçut, ce furent 
plutôt des conseils que des leçons, à pro- 
prement parler. Elle se forma elle-même 
à l'école de ses aînés, et se forma si 
bien que le Dictionnaire universel dit 
encore : 

« Marie Sasse est sans contredit une 
des premières cantatrices de notre épo- 
que. Elle a tout acquis, style et méthode, 
sans rien perdre des précieuses qualités 
de son organe. Son jeu est naturel et 
intelligent. Ceux qui l'ont entendue dans 
Y Africaine sont de cet avis que la tragé- 
dienne est à la hauteur de la cantatrice. 
Marie Sasse étudie d'ailleurs chaque jour 
les secrets de son art avec une ardeur et 
une persévérance bien rares. On pour- 
rait lui reprocher peut-être un orgueil 
que sa position explique et justifie en 



16 PREFACE BIOGRAPHIQUE 

partie. Elle a complété une éducation 
négligée, et, fille de ses œuvres, elle a la 
conscience de sa valeur ». 

De l'orgueil ? N'était-il pas tout natu- 
rel qu'elle en eût? mais du vrai, de celui 
dont Musset dit quelque part qu'il est 

Tout ce qui reste encor d'un peu bon sur la terre. 

C'est-à-dire de cet orgueil qui est la 
conscience de soi-même, lorsque l'on 
vaut quelque chose, et non point la 
manifestation hautaine d'une ridicule 
vanité. 

Jamais, en effet, artiste ne fut si simple 
d'allures et de ton, alors que nulle n'eut 
plus sujet a de se monter la tète » . comme 
on dit. 

Pendant douze ans elle a été, pour 
employer une très juste expression de 



PRÉFACE BIOGRAPHIQUE 17 

Paul Ferry, non pas une cantatrice de 
l'Opéra, mais la cantatrice de l'Opéra. 
D'autres y vinrent, passèrent pour reve- 
nir encore ou disparaître. Marie Sasse 
porta pendant cette longue période tout 
le poids du répertoire, sans compter 
d'inoubliables créations. 

De l'orgueil, n'en peut-on pas avoir 
lorsqu'on est celle dont Meyerbeer s'est 
écrié, après trente ans d'attente et de 
recherches : « Enfin, j'ai trouvé mon 
Africaine ! » 

\1 Africaine, voilà le point culminant 
de cette éblouissante carrière, la création 
glorieuse qui la résume, la concrète en 
une expression unique. 

De cent autres œuvres on ignore, ou à 
peu près, les premiers protagonistes. De- 
mandez à un quelconque amateur, ex 



18 PREFACE BIOGRAPHIQUE 

abrupto : « Qui a créé tel ou tel grand 
rôle? » Il cherchera, fouillera dans sa 
mémoire, trouvera parfois, souvent non. 

Avec Y Africaine aucune hésitation ; le 
nom vient aux lèvres immédiatement. 
Sélika c'est Marie Sasse, et, ajouterai-je, 
MarieSasse c'est Sélika, Sélika avant tout. 
Il y a incorporation de l'une à l'autre. 

Plus de cinq cents fois h Paris, Saint- 
Pétersbourg, Milan, Le Caire, Madrid, 
Lisbonne, Sélika est ainsi apparue à un 
public soulevé d'enthousiasme par la 
sublime incarnation de cette figure si 
sublimement amoureuse, idéal du dévoue- 
ment passionnel. Et ce sont de véritables 
moissons d'applaudissements délirants et 
de fleurs qu'elle a partout recueillies. 

Certes, oui, une artiste peut être hère 
d'avoir eu dans sa carrière cet honneur 



PREFACE BIOGRAPHIQUE 19 

d'être choisie entre toutes par le génial 
musicien pour donner un corps à son 
rêve ! 

Elle peut être fière aussi d'avoir per- 
sonnifié les Yalentine, les Alice, les 
Lucrèce Borgia, les Anne de Boleyn avec 
tant de bonheur que nulle n'a elfacé son 
souvenir dans ces rôles d'une si haute 
envolée dramatique. Dans presque 
toutes les grandes villes d'Europe on dit 
encore à leur audition : « Ah ! si vous 
aviez entendu Marie Sasse ! » 

Cardans son avide curiosité d'émotions 
toujours nouvelles, il lui a fallu l'accla- 
mation de ces publics divers qu'avec son 
sens d'observation clair, précis, elle a 
appréciés de si exacte façon, marqués 
d'un trait si juste. 

Mais il n'y a pas seulement ces succès 



20 PRÉFACE BIOGRAPHIQUE 

formidables de la scène dans la carrière 
de Marie Sasse. 

Xée en Belgique, à Gand, elle a fait 
de la France sa patrie d'adoption. C'est 
un Français qu'elle a épousé, à l'heure où 
vient aux reines de théâtre elles-mêmes 
le besoin de régner dans un intérieur 
familial. Elle est plus patriote, plus 
chauvine que quiconque. Et jamais, dans 
les plus pathétiques rôles, elle ne se livra 
peut-être aussi absolument que lors- 
qu'elle jeta cà la foule enfiévrée d'aveugle 
patriotisme, en 1870, les strophes brû- 
lantes de la Marseillaise, 

Devant la rampe de l'Opéra, drapée 
dans les plis sacrés du drapeau, ou sur 
le boulevard Montmartre, debout dans 
sa voiture, elle est la Muse inspirée qui 
clame les fureurs et chante les espoirs 



PREFACE BIOGRAPHIQUE 21 

de la patrie envahie. Et nulle page de 
son histoire n'est aussi belle, aussi pure. 

Je m'arrête sur cet épisode poignant 
d'une vie si bien remplie. 

11 dit haut ce qu'est le cœur de cette 
artiste qui, dans l'intimité, s'est montrée 
une fille modèle, travaillant, à peine sor- 
tie de l'enfance, pour la mère qu'elle en- 
tourera d'affection et des soins les plus 
dévoués jusqu'à son dernier moment. 

« L'existence lui fut si facile, dira-t-on 
peut-être, qu'elle n'eut pas grand mérite 
à se montrer bonne. Du jour où elle se 
trouva en face d'un public, il n'y eut 
plus pour elle que satisfactions et joies. 
Adulée, acclamée partout où elle parut, 
elle devait rendre en douceurs à ceux 
qui l'entouraient les douceurs dont elle 
était comblée. » 



22 PRÉFACE BIOGRAPHIQUE 

Sans doute ; mais encore faut-il pour 
cela une naturelle et peu commune déli- 
catesse de sentiment, délicatesse qui est 
la caractéristique de Marie Sasse. 

A tous ceux qui lui furent propices 
elle garde une mémoire attendrie. Pour 
le pays d'élection, d'alliance qui est de- 
venu le sien, elle professe un véritable 
culte. 

Lorsqu'elle prit, encore partout solli- 
citée, promise à de nouveaux succès, la 
résolution d'abandonner la scène, don- 
nant ainsi un rare exemple de conscience 
artistique, Marie Sasse se retira en Bel- 
gique, son pays d'origine. Mais la France, 
Paris la possédaient si bien, qu'elle ne 
put tenir dans sa retraite. Elle avait la 
nostalgie de l'accoutumé milieu, la nos- 
talgie de l'art, et elle nous revint, défi- 



PREFACE BIOGRAPHIQUE 23 

nitivement cette fois, obéissant à une 
irrésistible impulsion plus encore qu'aux 
pressants appels de ses nombreux amis. 

Sa tâche n'était point terminée. Dépo- 
sitaire de la pensée des maîtres, elle 
devait la communiquer à celles qui ont 
l'ambition, sans la vouloir égaler, de lui 
succéder. 

Marie Sasse nous dira comment elle 
est devenue le professeur dont le précieux 
enseignement a formé tant de cantatrices 
partout applaudies. 

Ce qu'elle ne voudra point dire, c'est 
qu'à l'heure actuelle il n'est guère de 
jeune débutante qui reprenne à l'Opéra 
un des grands rôles du répertoire sans 
que, pour répondre à son vœu comme à 
celui de la direction, la Sélika de Me ver- 
béer, l'Elisabeth de Wagner ne vienne 



24 PREFACE BIOGRAPHIQUE 

apporter à la mise au point de l'œuvre 
les conseils de son expérience scénique, 
de sa science si profonde du chant, de 
sa puissante inspiration dramatique, en 
un mot de son art si élevé. 

Ceux qui n'ont pu l'applaudir elle- 
même, alors qu'elle irradiait d'un si vif 
éclat au firmament artistique, l'applau- 
dissent encore ainsi dans un reflet de 
son rayonnement. 

J'ai fini. 

A l'artiste illustre comme à la femme 
de si cordiales, de si exquises relations, 
je n'ai rendu qu'un hommage aussi 
juste que sincère. Elle sera seule à le 
trouver exagéré, alors que ses admira- 
teurs l'estimeront sans doute trop faible 
de la part de 

Un ami. 



SOUVENIRS 

D'UNE ARTISTE 



MON ENFANCE 



Du plus loin qu'il me souvienne, j'en- 
tends chanter autour de moi des phrases 
musicales. De la musique toujours, rien 
que de la musique. C'est comme un 
lointain son de cloche qui, longtemps 
après qu'il est parvenu à nos oreilles, y 
éveille encore de vagues résonances. 

Mon père, en effet, était chef de mu- 
sique dans l'armée belge. Il ne voyait 

2 



26 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



rien au-dessus de son art et s'y était en- 
tièrement consacré. 

Aussi avais -je sept ans à peine, lorsque 
mon père commença à me faire travailler 
la musique. 

Il me faut l'avouer, j'y mettais peu de 
conviction. J'eusse préféré, souvent, cou- 
rir, jouer avec d'autres enfants, plutôt 
que de déchiffrer d'arides pages de sol- 
fège. Cependant j'avais de naturelles 
dispositions que mon père n'avait pas 
tardé à constater. Dans les premières 
notes poussées par mon jeune gosier il 
avait vu poindre une voix. 

Mais il n'entendait pas me mettre en 
serre chaude musicale. Il voulait que je 
possédasse une instruction suffisante pour 
être partout à ma place, et, au prix de 
gros sacrifices — car je n'ai pas besoin 






MON ENFANCE 27 

de dire que ses appointements étaient 
modestes, — il me mit en pension dans 
les différentes villes où le faisaient péré- 
grinerles ordres ministériels. 

C'est à Gand que j'avais vu le jour. 
C'est à Charleroi que, pour la première 
fois, je me trouvai en face d'un public. 

J'avais treize ans. Sans nuire aux 
études que je faisais, mon père conti- 
nuait à nr instruire dans son art et à for- 
mer ma voix qui avait, dès cette époque, 
une grande étendue et beaucoup de lar- 
geur. 

Il me faut dire ici que je n'ai pas tra- 
versé cette période fâcheuse que Ton 
appelle la mue. Ma voix s'est formée peu 
à peu, lentement, par un travail continu, 
se développant chaque jour, prenant pro- 
gressivement son ampleur et son carac- 



28 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

tère. Jamais elle n'eut un fléchissement. 
11 y a d'autres exemples de ce fait ; mais, 
je dois le dire, la mue est infiniment plus 
fréquente. 

Souvent, lorsqu'il avait quelques ca- 
marades chez lui, mon père me faisait 
chanter, recueillant avec orgueil les éloges 
qu'on ne manquait point de lui adresser 
dans ce cas. 11 était fier de sa fille, ce 
qui, à la vérité, ne signifie pas grand 
chose, car pour quel père n'en va-t-ilpas 
de même ? 

Les officiers de son régiment ayant 
projeté d'organiser un concert au profit 
des pauvres, le colonel fit venir mon 
père un jour et lui dit : 

— Il paraît, Sasse, que vous avez une 
toute jeune fille qui, déjà, est une ar- 
tiste. 



MON ENFANCE 29 

— Elle possède, en effet, une jolie 
voix, mon colonel, et c'est une grande 
satisfaction pour moi que d'essayer de 
la former. 

— Eh bien, ne pourrait-elle pas chan- 
ter quelque chose à notre concert ? Ce 
serait un élément certain de succès. 

Mon père accéda avec un vif plaisir, 
désireux de voir l'effet que je produirais, 
et d'être ainsi fixé sur des dispositions 
au sujet desquelles il pouvait avoir de 
trop favorables présomptions. 

Lorsqu'il m'apprit la nouvelle, à son 
retour, je n'en fus pas autrement émue, 
ne me rendant pas compte de ce que cela 
pouvait être que de chanter devant une 
assistance. J'avais l'aplomb de la jeu- 
nesse ignorante. 

Pendant quinze jours ou trois semaines 

2. 



30 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

mon père me fît « piocher » deux airs 
alors très goûtés que je connaissais déjà : 
celui de la Fille du Régiment, « Salut 
à la France!... » et celui de la Folie, de 
Lucie de Lamermoor. Ce dernier, sur- 
tout, présente, au point de vue des voca- 
lises, de multiples difficultés. 

Quant au premier il produit toujours 
grand effet. Et c'est toujours avec émo- 
tion que je me rappelle ce premier début 
dans lequel j'ai salué la France qui devait 
un jour, de par mon mariage, devenir 
ma patrie légale, comme elle est ma 
patrie d'élection. 

Le jour du concert, on m'habilla d'une 
robe blanche courte, laissant, comme il 
était de mode alors, pour les petites 
filles, passer le pantalon bordé de den- 
telles, et c'est dans -ce costume, qui pa- 



MON ENFANCE 31 

raîtrait aujourd'hui bizarre, surtout en 
pareille occurence, que je chantai mes 
deux airs. 

Certes, mon inexpérience était grande 
encore. Mais ma voix était déjà tellement 
assouplie, que je me jouais des obstacles, 
des casse-cou, comme on dit en style de 
coulisse, dont l'air de la Folie, particu- 
lièrement, est semé. 

J'avais, d'ailleurs, l'inconscience natu- 
relle des enfants, une superbe assurance 
que les applaudissements crépitant dès 
les premières phrases ne firent qu'ac- 
croître. Aussi, enlevai-je mes deux mor- 
ceaux sans un accroc. 

Je vous laisse à penser la surprise de 
l'auditoire devant cette gamine que n'ar- 
rêtait aucune difficulté, qui poussait la 
note franchement, d'une voix déjà posée, 



32 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

et manifestait réellement, m'a-t-on af- 
firmé depuis, d'un sentiment drama- 
tique inné. 

Après chacun de mes morceaux, on me 
fit passer dans l'assistance. Toutes les 
dames voulaient me voir, m'embrasser, 
et c'était à celle qui me comblerait le 
plus de gâteries. 

L'émotion ressentie par mon père de- 
vant ce succès fut si grande, qu'elle em- 
porta des suites funestes. L'excellent 
homme tomba malade peu de temps 
après et succomba au bout de quelques 
semaines. Mais il me faut remonter avant 
ce triste événement. 

Le lendemain du concert, le colonel 
fit appeler mon père. 

Une enfant aussi bien douée que la 
sienne, lui dit-il, devait travailler sérieu- 



MON ENFANCE 33 

sèment pour développer ses dons. Et il 
annonça son intention de demander une 
pension au gouvernement, afin que je 
pusse aller étudier au Conservatoire de 
Bruxelles. 

La demande du chef de corps était 
formulée dans de tels termes, qu'elle fut 
immédiatement accueillie. Mais il en reçut 
la nouvelle le jour même de l'enterre- 
ment de mon pauvre père, mort avant la 
signature du décret. Or, la pension ne 
m'était accordée que comme fille d'offi- 
cier, puisqu'il avait cette qualité en tant 
que chef de musique. Des difficultés admi- 
nistratives surgirent, et, finalement, mal- 
gré les efforts du colonel, mon protec- 
teur, la pension fut retirée. 

Nous restions donc, ma mère et moi, 
isolées, abattues parle chagrin, et sans 



34 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

autres ressources que quelques centaines 
de francs d'économies. Ma mère décida 
de quitter Charleroi, où nous n'habitions 
pas depuis assez longtemps pour y avoir 
beaucoup de relations utiles, et de 
retourner à Gand, ma ville natale, où 
nous nous installâmes. 

Dès notre arrivée, nous fîmes les dé- 
marches nécessaires et j'entrai au Con- 
servatoire. Mais je n'y pus travailler 
beaucoup, malgré les encouragements 
qui me venaient de tous côtés. 

En effet, nos petites économies avaient 
été bientôt épuisées. Or, il fallait vivre, 
manger, payer son loyer. Ma mère trouva, 
à force de recherches, de petits travaux 
manuels. Mais nous n'étions guère habi- 
les, moi surtout qui ne m'étais jusqu'alors 
occupée que de ma musique. 



MON ENFANCE 35 

En « ouvrant », comme on dit en 
Flandres, de cinq heures du matin à six 
heures du soir, nous gagniions pénible- 
ment de quatre-vingts centimes à un 
franc. 

Je n'avais pas encore quinze ans ; j'étais 
donc à l'âge delà transformation , for t déli- 
cate, par conséquent. Je m'affaiblis rapi- 
dement, au point de ne presque plus 
pouvoir aider ma mère. Ce fut alors la 
misère noire, les privations quotidiennes, 
et je tombai sérieusement malade. 

Ma mère, qui faisait tout pour me 
cacher ses angoisses, luttait avec un cou- 
rage, une énergie désespérés. Mais elle 
s'usait à la tâche, et la vue de cet atroce 
combat dont je me sentais l'objet me 
désespérait. Et je ne pouvais rien : la 
nature était vaincue. 



36 SOUVENIRS DUNE ARTISTE 

Sans doute, nous serions mortes de 
faim où nous aurions pris un jour une 
résolution extrême, sans la sollicitude de 
braves gens qui demeuraient dans notre 
maison, au même étage. C'étaient un 
capitaine retraité, sa femme et sa fille, 
avec qui je m'étais trouvée en pension 
quelques années auparavant. 

Xous les avions revus, mais sans nouer 
avec eux de relations suivies, car nous 
avions l'orgueil de notre pauvreté et la 
voulions dissimuler à tous les yeux. 

Un jour pourtant, ils s'étonnèrent de 
ne nous avoir pas rencontrés depuis 
assez longtemps. La femme du capitaine 
constata chez les fournisseurs du quar- 
tier que ma mère n'avait point paru. Ils 
s'inquiétèrent, vinrent chez nous, s'en- 
quirent avec une délicatesse si parfaite 



MON ENFANCE 37 

de notre situation, que nous ne pûmes 
la leur cacher. Poussées par le besoin, 
nous acceptâmes leurs offres amicales et 
leurs paroles réconfortantes nous redon- 
nèrent un peu de ressort. 

Ils savaient que je chantais et com- 
ment je chantais. L'ancien compagnon 
d'armes de mon père nous dit un 
soir : 

— Il n'y a qu'un moyen de vous tirer 
d'affaire : l'enfant a des milliers de francs 
dans le gosier, à condition de ne point 
s'étioler complètement. Il faut aviser. 
Voici, madame, de quoi vous rendre 
demain à Bruxelles. Vous irez trouver le 
directeur du Casino des Galeries Saint- 
Hubert, et vous lui demanderez une au- 
dition pour votre fille. Il vous l'accordera 
certainement, et je serais fort étonné si, 



38 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

après l'avoir entendue, il ne l'engageait 
pas. 

Ma mère commença par refuser cette 
proposition généreuse. Mais le capitaine 
insista avec une telle rondeur, soutenu 
par sa femme et par sa fille, ils nous 
démontrèrent tous si clairement qu'il y 
avait là une branche de salut à laquelle 
il fallait se raccrocher, que ma mère 
finit par accepter et se mit en route le 
lendemain matin. 

La perspective de pouvoir peut-être 
faire quelque chose m'avait métamor- 
phosée. Je souffrais surtout de consomp- 
tion. Depuis quelques jours, j'avais pris 
un peu de nourriture et secoué ma fai- 
blesse. Pendant l'absence de ma mère, 
je m'appliquai à repasser les morceaux 
que je savais. Ma voix n'avait pas trop 



MON ENFANCE 39 

souffert, et quand ma mère revint le 
soir, nous apprenant qu'elle avait réussi, 
je me sentis pleine d'ardeur et de con- 
fiance. 

Le lendemain, toujours grâce aux bons 
offices de nos amis, nous prenions le 
train pour Bruxelles. C'était ma première 
étape vers l'avenir, un avenir qui devait 
être brillant, et je tiens, avant d'aller 
plus loin, à adresser un souvenir ému et 
reconnaissant à ceux qui nous ont sauvées 
du désespoir et peut-être de la mort. 

Combien d'êtres eussent été ainsi arra- 
chés à la misère et à ses suites affreuses, 
s'ils avaient, comme nous, trouvé sur 
leur route des âmes dévouées qui, sans 
pensée de rémunération, par pure bonté, 
secourent ceux qui souffrent à leurs 
côtés ! 



AU CONCERT 



Nous voici donc à Bruxelles. 

Je me rappellerai toujours ma pre- 
mière entrevue avec un directeur. 

On imagine mon émotion, à moi, 
petite fille encore, devant cet homme qui 
réapparaissait comme une puissance. 
Mais c'était une puissance de bien mau- 
vais ton et la réception fut presque gros- 
sière. 

Au premier mot que lui dit ma mère, 
n'ayant pas évidemment prévu mon ex- 






42 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

trême jeunesse, il s'écria qu'il était au 
complet, qu'il n'avait besoin de per- 
sonne et désirait seulement qu'on lui 
donnât la paix. Bref, il nous fit très net- 
tement comprendre que la porte était 
là pour que nous la prissions. 

Je m'en allais déjà. Heureusement, ma 
mère, poussée par la nécessité dont, 
mieux que moi elle se rendait compte, et 
voyant bien que, surtout, notre mise et 
notre allure miséreuses étaient cause de 
cet accueil si peu encourageant, insista 
pour qu'il m'entendît. 

Evidemment pour se débarrasser plus 
vite de nous, il consentit d'un ton bourru, 
et, se rencognant dans son fauteuil, il 
demanda : 

— Qu'est-ce qu'elle peut me chanter, 
la petite? 



AU CONCERT 43 



— Voulez-vous l'air de la Fille du 
Régiment? dit ma mère. 

Il eut un gros rire, subitement amusé 
par l'idée d'entendre une fillette attaquer 
cet air si peu commode et qui exige à la 
fois de la sûreté et du brio. 

— Allons-y, fît-il. 

Je commençai, non sans crainte. Mais, 
dès les premières mesures, je constatai 
un subit changement dans son attitude. 
11 s'était redressé, évidemment intéressé. 
Cela me remit d'aplomb, et j'achevai 
l'air avec mon habituelle assurance. 

Ah ! dame ! ce n'était plus du tout le 
même homme que nous avions en face 
de nous. Presque grossier, un quart 
d'heure auparavant, il était subitement 
devenu aimable, engageant, tout plein 
d'aménité. 11 se ressaisit cependant, afin 



44 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

de ne pas trop laisser voir sa stupéfaction , 
et dit d'un ton bonhomme : 

— Pas mal, mon enfant, pas mal. 
Beaucoup à faire encore, mais la voix 
est bonne. En travaillant, vous arriverez 
à quelque chose. Voyons, il faut vous 
encourager... 

Et, s'adressantà ma mère, il lui offrit, 
pour me faire chanter chaque soir, deux 
cents francs par mois. 

Je faillis crier de joie. Mais ma mère, 
plus perspicace, naturellement, avait 
compris ce que signifiait la rapide trans- 
formation du directeur. Elle répondit 
qu'elle ne pouvait accepter d'offre moin- 
dre de trois cents francs. 

Il eut l'air de sursauter, protesta con- 
tre de telles prétentions, puis, finale- 
ment, tout en déclarant qu'il était trop 



AU CONCERT 45 

bon de faire un tel sacrifice, accepta et 
signa aussitôt un engagement pour six 
mois, à condition que je débuterais le 
lendemain même. 

Il n'y avait à cela qu'une difficulté, 
dont je ris encore aujourd'hui et qu'il 
fallut bien avouer à ce terrible homme : 
je n'avais pas l'ombre d'une toilette. 

Oh ! l'affaire fut vite arrangée ! N'était- 
ce que cela? on en improviserait une, 
tellement peu mon directeur était pressé 
de me voir débuter! Et, bien mieux, il 
s'engageait à en faire les frais. Décidé- 
ment, ma mère regrettait de n'avoir 
demandé que trois cents francs, mais 
c'était signé. 

Nous courûmes tout le reste de la jour- 
née et le lendemain, pour cette fameuse 
robe de mon début sur les planches et 

3. 



46 SOUVENIRS DUNE ARTISTE 



les accessoires que comportait cette robe, 
qui était en damas rose. Je la vois tou- 
jours, cette première toilette, si hâtive- 
ment composée, et que je voudrais, aujour- 
d'hui, avoir conservée comme souvenir 
de cette soirée. Mais pense-t-on, au mo- 
ment où se passent les choses, qu'une 
heure viendra où tout ce qui vous les 
pourrait rappeler vous serait cher? 

Je fus, pendant toute la journée, heu- 
reuse en songeant que, désormais, j'allais 
gagner mon existence et, mieux encore, 
celle de ma mère. Je n'avais aucune 
appréhension, aucune inquiétude, ne me 
rendant pas compte de l'impression que 
je ressentirais. J'avais si souvent chanté 
devant un certain nombre de person- 
nes !... Et puis, je me rappelais ce pre- 
mier concert où, conduite par mon 



AU CONCERT 47 



père, j'avais paru devant un public. 
L'idée que cette fois c'était tout à fait 
différent, que, devenant une artiste 
appointée, j'étais justiciable d'un public 
qui pourrait ne pas m'apprécier, ne me 
venait point. Et presque jusqu'au der- 
nier moment, je fus très rassurée, très 
calme. 

Cependant, lorsque je pénétrai dans 
les coulisses et dans les loges, dans ce 
milieu si spécial et si nouveau pour moi, 
que l'écho des bruits de la salle me par- 
vint, tandis que ma mère m'habillait, 
j'eus une sensation bizarre. La nouveauté 
de la situation m'apparut nettement, je 
redevins une enfant, doublement enfant, 
car tout artiste l'est devant ce juge 
inflexible qui s'appelle le public, et je 
fus prise — qu'on me pardonne cette 



48 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



expression familière, mais singulière- 
ment expressive — d'une forte tremblotte. 

Sans presque savoir ce que je faisais, 
j'arrivai sur la scène ; un coup de son- 
nette retentit, la porte s'ouvrit, et, pous- 
sée par ma mère, je me trouvai devant 
la salle, presque aveuglée par la lumière 
de la rampe, saisie tout à coup par un 
trac épouvantable. 

Cependant, l'orchestre préludait. J'eus 
la perception qu'il fallait marcher de 
l'avant, et, me cramponnant en quelque 
sorte à moi-même, j'ouvris la bouche... 

J'imagine quele soldat qui, pour la pre- 
mière fois, va au feu et entend comman- 
der : «A la baïonnette ! » alors qu'il voit en 
face de lui les canons cracher la mitraille, 
doit ressentir cette même émotion dont 
je fus alors poignée. Ma gorge se serrait, 



AU CONCERT 49 



le son, étranglé au passage, ne sortait 
pas, et mes lèvres ne pouvaient arti- 
culer. 

Fort heureusement pour moi, le bruit 
avait couru — sans doute par ses soins 
— que le directeur du Casino avait décou- 
vert un oiseau rare. On avait, par avance, 
et sans en rien savoir, vanté la voix de 
la débutante, parlé de sa jeunesse, que 
sais-je? Si bien que le public, déjà pré- 
venu, se sentit plein d'indulgence pour 
cette fillette que la peur annihilait. Il 
applaudit malgré tout, et ces applaudis- 
sements chassèrent si bien mes craintes, 
me redonnèrent tant de force, qu'à mon 
second morceau, je me retrouvai moi- 
même. 

Mon succès fut d'autant plus grand 
qu'on s'était dit, tout d'abord, que la 



50 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

direction s'était trompée. On me rappela 
plusieurs fois et, dès que je fus enfin 
sortie de scène, je trouvai dans les cou- 
lisses nombre de personnes qui avaient 
voulu venir me féliciter et m'encoura- 
ger. 

Les larmes me viennent aux yeux 
aujourd'hui encore en me rappelant cette 
soirée, vraiment la première d'une car- 
rière qui devait être longue, et dont les 
ovations les plus enthousiastes n'ont 
jamais effacé l'impression. 

De ce soir-là, j'étais connue, déclarée 
chanteuse. On vint au Casino pour m'en- 
tendre, et mon succès alla grandissant 
à chaque audition. 

Je chantais surtout des airs d'opéra et 
des morceaux patriotiques. L'ampleur de 
mon organe et un certain sens naturel 



AU CONCERT 51 

des larges effets me portaient vers les 
compositions dramatiques. 

J'avais l'amour de l'art et l'ardent 
désir de me faire une place au soleil. Je 
travaillais donc avec acharnement, mais 
je n'étais pas suffisamment soutenue, 
aidée. Les bons conseils me faisaient 
défaut. D'autant que, vu mon jeune âge, 
bien des personnes encore n'envisa- 
geaient pas pour moi la carrière drama- 
tique, devenue mon rêve et le but de 
mes secrètes ambitions. 

Le temps coulait rapidement. Les six 
mois de mon engagement arrivèrent à 
leur fin et, prenant les devants, mon 
directeur offrit de renouveler mon enga- 
gement. Mais il triplait les appointe- 
ments. 

L'offre était séduisante. Neuf cents 



52 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

francs par mois, pour une presque ga- 
mine, c'était, on l'avouera, un riche 
douaire. Mais, pendant ces six mois, ma 
mère et moi avions fait connaissance de* 
M. Fleury,le comique de la troupe et de 
sa femme. 

M. Fleury était, par le talent et par le 
goût, un véritable artiste. Français, il ne 
voyait avant tout qu'une chose : la scène 
française. Il chapitra ma mère, lui re- 
présentant qu'il n'y avait à Bruxelles 
aucun avenir pour moi, fit miroiter 
devant ses yeux les succès parisiens, 
parla des relations qu'on pouvait se créer 
à Paris, insistant sur ce que la nature de 
ma voix, mon tempérament artistique 
me destinaient à d'autres scènes que 
celles du concert, etc. Il fît si bien que 
ma mère, malgré que nous n'ayons pas 



AU CONCERT 53 



eu le temps de faire des économies, se 
décida à repousser les offres du direc- 
teur du Casino et à venir à Paris. 

On ne trouvera pas extraordinaire que 
moi, Belge de naissance, je garde à 
Bruxelles, capitale de mon pays d'ori- 
gine, ville, dont, au reste, le renom 
artistique est universel, où, en outre, 
j'ai trouvé mes premiers succès, une 
vive tendresse. Ne connaissant qu'elle, 
d'ailleurs, à cet époque, nous nous en 
faisions, ma mère et moi, une grandiose 
idée. Hélas ! que devînmes-nous lorsque 
nous débarquâmes à Paris ! Eloignées de 
tout ce qui nous restait de famille, 
dépaysées . perdues, presque épouvantées, 
nous nous sentions comme au bout du 
monde. 

Heureusement, ces excellentes gens, 



U SOUVENIRS DUNE ARTISTE 

ces dévoués amis qui s'appelaient M. et 
M me Fleury y arrivèrent presque en même 
temps que nous. Ils virent tout de suite 
que, complètement désemparées par 
quelques démarches infructueuses faites 
un peu au hasard, nous nous laissions 
aller au désespoir. En effet, nous ne fai- 
sions plus que pleurer. 

Ces bons camarades dont je ne saurais 
trop faire ici l'éloge, commencèrent par 
nous prendre chez eux, ayant dans l'ap- 
partement qu'ils conservaient à Paris 
comme la plupart des artistes, rue du 
Colisée, une chambre libre, et tout aus- 
sitôt, nous nous sentîmes rassérénées, 
étant moins seules. 

Puis M. Fleury s'employa à me caser. 
Il avait beaucoup de relations dans le 
monde artistique et y jouissait d'une 



AU CONCERT 55 



grande considération. Peu de jours après, 
il nous conduisait chez M. Marguin, 
alors directeur des Ambassadeurs, et me 
faisait entendre par lui. 

Il n'avait pas trop préjugé de moi. 
L'audition me fut si favorable, qu'avant 
de sortir du cabinet directorial, ma 
mère avait signé un engagement pour 
toute la saison, à raison de quatre 
cent cinquante francs par mois. C'était 
moins que je n'aurais pu gagner à 
Bruxelles, mais je devenais une chan- 
teuse parisienne, et, sans prévoir encore 
que j'étais en route « pour la gloire », 
je me voyais déjà consacrée artiste. Ce 
fut, pour ma mère et pour moi, une joie 
immense. Nous étions infiniment heu- 
reuses, et je n'ai pas besoin de dire avec 
quelle effusion nous remerciâmes les 



56 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

chers amis à qui nous devions notre 
bonheur. 

Je me remis au travail avec ardeur et, 
sur les conseils qui me furent donnés, je 
m'adressai à M me Ugalde, alors dans tout 
l'éclat d'une réputation bien justifiée par 
son talent, pour prendre les leçons qui 
m'étaient plus que jamais nécessaires. 

Ce n'est pas sans inquiétude que j'af- 
frontai l'épreuve des débuts devant le 
public parisien. J'étais, par avance, 
angoissée. Mais la première épreuve me 
fut si favorable, que mes inquiétudes se 
dissipèrent aussitôt. 

Mon succès avait été considérable. Je 
ne voudrais point paraître faire ici mon 
panégyrique. Je me rends compte au- 
jourd'hui qu'il y avait, dans l'accueil 
qu'on me fit, beaucoup d'indulgence, 



AU CONCERT 57 

due surtout à ma grande jeunesse. Mais 
enfin Ton m'applaudissait, on parlait 
de moi, des amateurs venaient pour 
m'entendre, les Ambassadeurs faisaient 
recette, il restait du monde à la porte 
chaque soir, et je ne fais que constater 
des faits, sans en tirer vanité. 

J'éprouve un tel plaisir à me remé- 
morer cette première période de ma 
carrière, que je veux citer les morceaux 
qui me valaient principalement les suf- 
frages du public. C'étaient: l'air de la 
Coupe, de Galathêe, l'air de la Folie, de 
Lucie de Lamermoor ; le grand air du 
Càid\ celui du Concert à Ici Cour, celui du 
Serment, d'Auber ; Fleur des Alpes, cette 
exquise tyrolienne de Wekerlin, l'air de 
la Fille du Régiment, mon premier 
triomphe, etc. J'y joignais des chansons 



58 SOUVENIRS DUNE AUTISTE 

patriotiques dont les accents vibrants 
convenaient admirablement à ma voix, 
alors pleine de juvénile sonorité, et qu'on 
applaudissait avec fureur. 

La saison passa comme un rêve. 
J'avais pris la douce habitude d'être fêtée, 
encensée ; mais je ne m'en laissais pas 
trop accroire, cependant, etje continuais 
de travailler avec ferveur. 

Je fis ma seconde saison au concert du 
Géant, boulevard du Temple, dont le 
directeur, M. Paris, me surveillait depuis 
longtemps. Il m'offrit six cents francs 
par mois pour m'enlever aux Ambassa- 
deurs, et l'on juge que ma mère accepta 
avec empressement. 

Là, plus encore que sur mes deux 
premières scènes, j'obtins de spontanés 
et grands succès. Aussi M. Paris faisait- 



Al" CONCERT 59 



il de moi un cas extrême. J'étais là 
comme une petite reine. C'était à qui, 
de mon directeur et du public, me gâte- 
rait le plus. Cela me valut, chez quel- 
ques camarades, des jalousies auxquelles 
je n'étais pas accoutumée encore. J'ap- 
pris à connaître certaines petites misères 
du métier. Mais, défendue comme je 
l'étais par M. Paris, je pus résister et 
supporter les avanies légères dont je fus 
victime et que je pardonne volontiers à 
leurs auteurs, comprenant bien l'ennui 
de quelques-uns, qui se trouvaient avec 
raison trop effacés par une nouvelle 
venue qu'ils ne pouvaient traiter qu'en 
enfant. 

Mais ma situation allait changer en- 
core. Avec le travail, l'exercice quotidien 
et les excellentes leçons de M me Ugalde, 



60 SOUVENIRS DUNE ARTISTE 



qui avait fait aménager spécialement 
pour moi une scène dans son apparte- 
ment, ma voix prenait chaque jour plus 
d'ampleur, plus d'éclat. Manifestement, 
je commençais à n'être plus à ma place 
au Concert, que j'allais quitter en effet. 



AU THEATRE 



AU LYRIQUE. — A L'OPÉRA 

Mes succès aux Ambassadeurs et au 
Concert du Géant avaient, je puis le 
dire, fait quelque bruit dans le monde 
des théâtres. 

Sur l'invitation de M me Ugalde, M. Car- 
valho, alors directeur du Lyrique, vint 
plusieurs fois m'entendre, discrètement, 
et, un jour, je reçus de lui un mot m'in- 
vitant à F aller voir. 

4 



62 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

Sans trop savoir encore ce qui m'at- 
tendait, je me rendis chez lui avec ma 
mère. 

Très carrément, sans circonlocutions, 
sans me combler d'éloges et tout en me 
disant que j'avais encore beaucoup à 
apprendre, M. Carvalho me proposa de 
m'engager à de fort bonnes conditions. 
On juge de notre joie, à toutes deux, et 
de l'empressement avec lequel nous 
acceptâmes. 

L'engagement fut, séance tenante, si- 
gné pour trois ans. 

Quelle journée pour moi que celle-là ! 
je n'étais plus une petite chanteuse de 
café concert « poussant » son air ou 
roucoulant sa romance entre deux autres 
« numéros ». J'étais une artiste, vous 
entendez bien, une artiste de théâtre, 



AU THEATRE 63 



appelée à interpréter des rôles tout en- 
tiers, et la carrière semblait s'ouvrir 
devant moi large et belle. 

Il me serait impossible de dire notre 
bonheur à ma mère et à moi. Pendant 
plusieurs jours, il me fut impossible de 
travailler, malgré mon ardent désir. 
J'avais la fièvre, je ne pouvais tenir en 
place. Cependant, l'heure de mes débuts 
approchait et, à force de volonté, je par- 
vins à reprendre possession de moi- 
même. 

C'est dans le rôle de la Comtesse, des 
Noces de Figaro, que, pour la première 
fois, j'abordai la scène. J'avais une peur 
effroyable, mais qui ne se fût sentie 
portée, enlevée, entourée comme je l'étais 
de M mes Miolan-Carvalho et Ugalde ? Le 
public fut indulgent et m'associa au suc- 



64 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



ces de ces deux grandes cantatrices. 

Le premier pas était franchi ; je n'avais 
plus qu'à marcher dans la voie ouverte 
devant moi. 

Je pris bientôt possession du rôle 
d'Agathe, de Robin des bois, où l'on me 
fit le meilleur accueil; enfin, la direction 
du Lyrique et Gounod me confièrent la 
création du petit rôle de la Bacchante, 
dans cette exquise partition qui a nom : 
Philémon et Baucis. C'était la première, et 
même celle de Y Africaine, la plus haute 
de ma carrière, ne m'inspire point plus 
de fierté. 

Mais mon plus grand succès fut 10;- 
phée de Gluck, que l'on remontait pour 
Pauline Viardot, une des plus nobles et 
magistrales incarnations qui furent ja- 
mais de l'art du chant. On voulut bien 



AU THEATRE 65 



me confier le rôle d'Eurydice, malgré 
ma jeunesse, et j'eus le bonheur de ne 
pas me montrer trop inférieure à mon 
admirable partenaire. Cette reprise fut 
un triomphe pour l'œuvre et les inter- 
prètes. 

Elle eut, au reste, pour moi, des con- 
séquences inattendues. Le public se 
montra si chaud, la critique si bien- 
veillante, que je fus aussitôt enlevée à 
M. Carvalho. 

Le cahier des charges de l'Opéra don- 
nait droit au directeur de prendre des 
artistes au Lyrique, ainsi qu'aujourd'hui 
encore à l'Opéra-Comique. 

Je fus un jour invitée à aller passer 
une audition à la rue Le Peletier. 11 n'y 
avait que quatre mois que M. Carvalho 
m'avait engagée. D'assez nombreux ar- 






66 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

tistes y assistaient, ainsi que le ministre 
des Beaux-Arts, M. Fould, et le prince 
Poniatowski. 

Je chantai le grand air d'Alice « Va, 
dit-elle... » de Robert le Diable, et le 
duo de Valentine et de Marcel, des 
Huguenots. Belval, alors à l'apogée de 
son talent et de sa célébrité, me donnait 
la réplique. 

L'audition terminée, M. Fould et le 
prince Poniatowski vinrent me féliciter 
chaleureusement et nous emmenèrent 
eux-mêmes, ma mère et moi, dans le 
cabinet de M. Royer. 

De par la volonté de ce dernier, mon 
engagement avec le Lyrique était rompu 
et j'entrais à l'Opéra pour trois ans, 
avec un contrat progressif de 12 000,. 
15 000 et 18000 francs. 



AU THEATRE 67 

Ce n'est pas sans regrets que je quit- 
tais un théâtre où tout le monde m'avait 
traitée un peu en enfant gâtée, mais la 
double satisfaction de l'orgueil et du 
profit atténua beaucoup ces regrets. Je 
garde toujours, cependant, un souvenir 
ému à la scène de mes premiers débuts, 
débuts si heureux que j'arrivais, si 
jeune et presque novice encore, au pre- 
mier théâtre lyrique du monde entier. 

Au reste, ceux que je fis à l'Opéra 
furent, je dois le croire, éclatants, puisque, 
au lendemain de la première soirée, — 
j'avais chanté Alice, de Robert le Diable, 
— mon premier engagement fut sponta- 
nément déchiré et remplacé par un 
autre où les chiffres primitifs d'appoin- 
tements étaient remplacés par ceux de 
30 000, 35 000 et 40 000 francs. J'ajoute 



6 S SOUVENIRS D'UNE AKTISF.F. 

ici, pour n'y point revenir, quele renou- 
vellement se lit à 60 000 francs, et qu'en- 
fin le troisième engagement portait le 
chiffre coquet de 80 000 francs. 

Pour une jeune fille de dix-sept à dix- 
huit ans qui, quelques mois auparavant, 
lançait la romance patriotique sur des 
scènes de café-concert, cela pouvait pa- 
raître un rêve — rêve d'or, à propre- 
ment parler. Et je marchais dans la vie, 
en etfet. comme dans un rêve. 

S'il m'est permis de m'adresser un 
éloge, c'est celui d'être toujours demeu- 
rée — quoique certains en aient dit 
— sans morgue dans cette ascension 
rapide. J'étais trop jeune pour m'énor- 
gueillir beaucoup, pour que cette succes- 
sion de succès, qui me tournait un peu 
la tête, à la vérité, m'inspirât autre 



AU THEATRE 69 



chose, avec un étonnement profond, 
qu'une grande reconnaissance pour tous 
ceux qui m'entouraient et m'encoura- 
geaient à l'envi. 

Après Robert, je chantai la, Juive. Même 
complète réussite. Puis Pierre de Médi- 
as, sur la demande expresse de l'auteur, 
le prince Poniatowski, ce gentilhomme 
grand seigneur, doublé d'un compositeur 
de talent ; puis le Trouvère, Don Carlos, 
les Vêpres Siciliennes, dont je parlerai 
ailleurs, ainsi que des Huguenots, de 
Y Africaine et de Tannhaùser, Don Juan, 
de Mozart, où, dans le rôle de dona 
Anna, je fus portée aux nues par la cri- 
tique et le public, et la Reine de Saba. 

Voici dans quelles circonstances par- 
ticulières je pris possession de ce dernier 
rôle. 



70 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

C'est M me Gueymard qui le chantait et 
de la plus brillante façon. Le jour de la 
troisième représentation, elle se trouva 
subitement malade. A trois heures on 
sonnait chez moi et Ton me priait, de la 
part de mon directeur, de vouloir bien 
passer à son cabinet. Je m'y rendis aus- 
sitôt. 

Je trouvai M. Rover en compagnie de 
Gounod. Ils m'attendaient impatiem- 
ment et mon directeur me demanda 
comme un service de vouloir bien chan- 
ter le rôle de la Reine, au pied levé, 
avec la partition en main, bien entendu. 

Dam ! cela me semblait un peu vif, 
surtout à l'Opéra. Mais devant l'insis- 
tance de ces messieurs, je me décidai. 

Gounod m'emmena, me fît monter en 
voiture et, de trois heures et demie à 



AU THEATRE 71 



tout près de sept heures, me fit répéter 
le rôle. Une heure et demie après j'en- 
trais en scène. 

La salle avait été prévenue et m'ap- 
plaudit d'abord rien que pour ma com- 
plaisance. Mais, arrivée au grand air, si 
connu, je déposai ma partition sur le 
trou du souffleur et je continuai sans 
accroc. A la fin de la représentation, ce 
fut une ovation indescriptible. Long- 
temps il fut question du tour de force 
que j'avais accompli et dont Gounod 
ainsi que M. Royerme remercièrent avec 
effusion. 

Ainsi, pendant douze années j'ai à peu 
près porté le poids du répertoire, à 
l'Opéra. Mais si j'ai beaucoup travaillé, 
j'en ai été bien récompensée par les pré- 
cieuses marques de sympathies que tout 



72 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE 

le monde m'a prodiguées pendant cette 
longue période. 

Le public me traita toujours en favo- 
rite, ayant la plus grande indulgence 
pour mes instants de faiblesse — qui 
n'en a pas ? — et pour mes erreurs — qui 
n'en commet? 

Les deux directeurs que j'ai eus, 
MM. Royer et Perrin, hommes du monde 
autant que de mérite, furent pour moi 
des amis ; enfin, j'ai toujours eu avec 
mes camarades les meilleures rela- 
tions. 

J'eus particulièrement à me louer de 
Faure, réminent artiste, qui occupait à 
l'Opéra la place à laquelle son magnifi- 
que talent lui donnait droit. 

Non seulement il me prodigua d'ex- 
cellents conseils, à moi, presque débu- 



AU THEATRE 73 



tante encore dans la carrière, mais il 
m'appuya, me soutint de son autorité, et, 
au point de vue pratique, me rendit 
encore maints services , m'éclairant 
sur bien des choses, m'apportant dans 
des questions de métier, comme les 
engagements, par exemple, l'aide de son 
expérience. De toutes façons il me fut 
extrêmement utile, et c'est ici le lieu 
d'exprimer ma gratitude à ce très grand 
chanteur pour qui je conserve la plus 
vive affection. 

Citer les artistes avec qui j'eus égale- 
ment les meilleurs rapports, serait citer 
ceux avec qui j'ai chanté pendant ces 
douze années, c'est-à-dire tous : Yillaret, 
^'arot, Obin, Belval, Devoyod, Rosine 
Bloch, une amie très chère, d'autres qui 
passèrentplus rapidement, me témoignè- 

5 



74 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

rent toujours les plus affectueux senti- 
ments de bonne camaraderie. 

L'Opéra fut pour moi comme une 
grande famille. J'y aimais bien tout le 
monde et je crois qu'on me le rendait. 

Au reste, on a beaucoup exagéré les 
jalousies d'artiste à artiste et les inci- 
dents qui en résultent parfois. Le « Nous 
nous aimons entre musiciens », si drô- 
lement dit par Baron dans Marri zelle 
Nitouche, est peut-être un peu... fantai- 
siste, mais, somme toute, il y a dans le 
monde artistique et théâtral plus de 
cordialité et d'amicale confraternité 
qu'on ne le croit généralement. 

Il faut en convenir cependant, certains 
artistes ont des instincts d'accaparement 
d'autant plus déplacés que, de toute 
façon, n'est-ce pas? ils ne sauraient être 



AU THEATRE 75 

seuls à interpréter des œuvres ni à com- 
poser un programme. Et ce sont presque 
toujours, justement, ceux qui, de par leur 
talent et leur célébrité, n'ont à craindre 
aucun voisinage et ne sauraient rien 
perdre, même à un partage de succès. 
En voici un exemple frappant, mais pris 
ailleurs qu'à l'Opéra. 

C'est peut-être le moment de placer ce 
souvenir, qui fera d'autant mieux appré- 
cier l'excellence des relations sur notre 
grande scène où jamais on ne voit ni 
mesquinerie ni petites manœuvres sour- 
noises. 11 date de mon séjour en Rus- 
sie. 

L'association des étudiants, à Péters- 
bourg, est, on le sait, extrêmement puis- 
sante. Les étudiants constituent, en 
quelque sorte, dans l'empire moscovite, 



76 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

une caste spéciale, jouissant de divers 
privilèges et prérogatives. 

Or, tous les ans, l'association de Pé- 
tersbourg organise une solennité musi- 
cale à laquelle tiennent à honneur de 
participer tous les artistes russes et 
étrangers présents dans la capitale à ce 
moment. Toute la haute société russe y 
assiste, et ces fêtes sont ainsi, par leur 
organisation et par la composition de la 
salle, les plus brillantes qu'on puisse ima- 
giner. 

Lorsqu'une délégation de ces messieurs 
vint me rendre visite pour me demander 
mon concours, je le leur accordai donc 
avec empressement et leur dis que je 
chanterais l'air des Bijoux, de Faust. Ils 
me remercièrent chaleureusement et me 
quittèrent. . . mais pour revenir peu après, 



AU THEATRE 77 

embarrassés par cette seconde démarche 
qu'ils ne savaient comment expliquer. 

J'avais chez moi, à ce moment, le fa- 
meux violoniste Vienawski, qui était 
l'idole de la cour et du public. 

Après maintes hésitations et tergiver- 
sations, les étudiants délégués finirent 
par me dire que, par hasard, une très 
illustre artiste qui était alors à Saint- 
Pétersbourg avait choisi ce même air des 
Bijoux de Faust, que j'avais indiqué, et 
qu'ils me priaient de faire un autre choix. 

Je vis tout de suite, comme on dit vul- 
gairement, de quoi il retournait. 

Dans un sentiment que je n'ai pas à 
apprécier, l'illustre cantatrice, sachant 
qu'on n'avait rien à lui refuser, avait 
jeté son dévolu sur le morceau désigné 
par moi. Elle m'eût personnellement 



78 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

priée d'y renoncer, que j'y eusse évidem- 
ment consenti... Mais je ne pouvais ad- 
mettre que, sans motif plausible, pour 
le seul plaisir d'affirmer son autorité, et 
mettant de braves jeunes gens dans une 
situation fausse, elle agît ainsi vis-à-vis 
de moi. 

Je répondis donc à ces messieurs que 
j'étais fâchée de ce contretemps, mais 
que mon répertoire de concert, à moi, 
chanteuse dramatique, étant fort res- 
treint, tandis que celui de ma... concur- 
rente, la chanteuse légère par excellence, 
était extrêmement étendu, c'eût été à 
elle de faire un autre choix, et que, dans 
ces conditions, j'étais forcée de me re- 
tirer. 

Navrés de l'aventure, les délégués 
insistaient vainement pour me faire re- 



AU THEATRE 79 

venir sur cette décision, lorsque Vie- 
nawski intervenant, dit : 

— Ma chère amie, permeltez-moi de 
vous faire une proposition. 

— Laquelle ? demandai-je. 

— Voulez- vous chanter Y Ave Maria de 
Gounod? Je vous accompagnerai. 

La délicatesse de cette proposition, 
qui témoignait d'un esprit de si parfaite 
camaraderie et d'une si haute estime, 
m'émut vivement ainsi que les étudiants, 
et, serrant la main du grand violoniste, 
je le remerciai de son offre, que j'ac- 
ceptai. 

Dès que la cantatrice — dont il est inu- 
tile que j'écrive le nom — connut le fait, 
elle voulut revenir sur sa première ins- 
piration, affirmant qu'elle était disposée 
à tout faire pour m'être agréable, et que 



80 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

si je voulais chanter l'air des Bijoux, elle 
y renoncerait volontiers. Mais il ne s'a- 
gissait plus seulement de moi: Yienawski 
était entré en scène et nous nous en tîn- 
mes à Y Ave Maria. 

L'histoire, naturellement, fut bientôt 
connue et fit beaucoup de bruit. 

On verra ailleurs combien le public de 
Pétersbourg témoigne d'égards aux ar- 
tistes qu'il affectionne. Il m'en donna, 
dans cette circonstance, une preuve tou- 
chante, me faisant à la soirée une série 
d'ovations auxquelles je fus particulière- 
ment sensible, et soulignant son intention 
par l'accueil relativement froid qu'il fît 
à l'artiste dont je parle, si transcendante 
cantatrice fût- elle. 

C'est la seule aventure de ce genre 
qui me soit arrivée, et, je le répète, je 



AU THEATRE 81 



n'ai jamais, en dehors d'elle, trouvé au- 
tour de moi de ces jalousies mesquines 
dont on se plaît à accuser les artistes. 
Peut-être se manifestent-elles plus fré- 
quemment sur de moins grandes scènes 
que celles sur lesquelles j'ai chanté. Mais 
je suis portée à croire que l'on exagère 
beaucoup, là aussi. 

Les vrais artistes, ceux qui le sont par 
le sentiment tout au moins, quels que 
soient leur moyens, savent s'apprécier, 
s'estimer et se témoigner leur estime. 



EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 



Un proverbe dit qu'on n'est jamais 
content de ce qu'on a. Comme beaucoup 
de proverbes il est faux, ou, tout au 
moins, il ne dit pas exactement la vé- 
rité. 

Cette vérité la voici : Même lorsqu'on 
est content de ce qu'on a, on désire 
encore autre chose. 

Certes, je me trouvais admirablement 
à TOpéra. Tout m'y avait réussi; j'étais 
entourée de bons camarades et le public 



84 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

ne s'était jamais lassé de m'applaudir. 
Eh bien, je désirais d'autres applaudis- 
sements encore. J'aurais voulu chanter 
devant d'autres publics, recueillir d'au- 
tres bravos, conquérir de nouveaux suc- 
cès. 

J'avais souvent reçu, d'ailleurs, pres- 
que depuis mes débuts, des propositions 
fort tentantes. Mais j'avais peu de loi- 
sirs. Cependant, je fis d'abord quelques 
excursions dans les grandes villes de 
province, parmi lesquelles il me faut 
noter un mois passé à Marseille. 

C'était un peu avant que commen- 
çassent les répétitions de Y Africaine h 
TOpéra. On avait remonté Moïse, de Ros- 
sini. Comme je ne faisais point partie 
de la distribution et que je venais de 
donner beaucoup de ma personne, j'ob- 



EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 85 

tins de M. Perrin un congé d'un mois. 

Depuis longtemps, M.Halanzier, alors 
directeur du Grand-Théâtre de Marseille, 
me demandait quelques représentations, 
en me faisant de fort belles offres. Je 
profitai de mon mois de congé pour les 
accepter, et j'allai « sur la Canebière » in- 
terpréter mon répertoire. 

Le public de Marseille est difficile, 
mais il ne saurait l'être plus que celui 
de Paris. C'est dire que mon succès fut 
retentissant. Mais j'ai de la vieille cité 
phocéenne, comme disent les gens qui 
écrivent et veulent prouver leur érudi- 
tion, un autre souvenir. 

L'un des artistes de la troupe, basse 
chantante de beaucoup de mérite, était 
M. Castelmary. Il faut croire que je fis 
sur lui plus d'impression encore que sur 



86 SOUVENIRS DUNE ARTISTE 

le public — et, à la vérité, je n'en pou- 
vais produire autant sur tout le monde 
— car peu de temps après mon arrivée, 
il me demanda ma main. 

Il faut croire encore qu'il avait su se 
faire apprécier de moi aussi, puisque je 
la lui accordai. 

Six mois après, au cours des répéti- 
tions de Y Africaine, nous étions mariés. 
Dans Tintervalle, je l'avais fait entendre 
à M. Perrin qui n'hésita pas à l'engager, 
non pour m'être agréable, mais pour sa 
seule valeur d'artiste, puisque, après un 
excellent début dans Saint-Bris, des Hu- 
guenots, il lui confia le rôle de don Diego, 
de Y Africaine, que mon mari créa, d'ail- 
leurs, avec une réelle autorité. 

Je reviens à mes voyages. 

Brûlant d'envie d'entreprendre la car- 



EN PROVINCE, A L'ETRANGER 87 

Hère italienne, j'étudiais depuis long- 
temps avec l'intention de répondre quel- 
que jour aux invitations que je recevais. 

C'est en 1867 que, pour la première 
fois, je chantai en Italie, au théâtre de 
la Pergola, à Florence. 

Vingt fois de suite je fus acclamée dans 
les Huguenots, et c'est là que je connus 
enfin l'enivrement des rappels sans fin, 
des applaudissements crépitant con 
furore, que ne pratiquent pas les Fran- 
çais. Même dans ses instants d'enthou- 
siasme, le public parisien, si emballable 
pourtant, conserve une certaine me- 
sure. 

En Italie et dans d'autres pays, on le 
verra, les manifestations atteignent sou- 
vent presque au délire. Je fus quasi ense- 
velie à la dernière soirée sous des ava- 



88 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

lanchesde bouquets et de couronnes. Le 
roi Victor-Emmanuel II, roi galantuomo, 
comme l'appelaient ses sujets, qui assis- 
tait à cette représentation, me fît appe- 
ler dans la loge royale, m'accabla de 
compliments, débités dans le plus pur 
français, et m'offrit un splendide bracelet 
de brillants. 

Je n'avais qu'à me féliciter, n'est-ce 
pas ? de cette première expérience. Aussi, 
profitant d'un congé de trois mois, en 
1868, entre deux engagements, j'accep- 
tai les offres séduisantes qui m'étaient 
faites à la Scala de Milan. 

Je débutai dans les Huguenots et l'ac- 
cueil fut, s'il est possible, plus chaud 
encore qu'à Florence. Pendant trois 
mois, je chantai plusieurs œuvres parmi 
lesquelles Lucrèce Borg'm, de Donizetti 



EN PROVINCE,. A L'ÉTRANGER 89 

que j'avais étudiée et apprise tout ex- 
près. 

C'est une partition de tessiture abso- 
lument italienne, mais d'une réelle am- 
pleur dans certaines parties, et qui pro- 
duit toujours grand effet lorsqu'elle est 
chantée avec intelligence et conviction. 

Je n'ai pas à apprécier les œuvres, 
musicalement parlant ; je ne les envisage 
qu'au point de vue de leur réussite, au 
moment où je les chantais, et au point 
de vue de l'exécution. Dans Lucrèce 
Borgia, au reste, les artistes sont portés 
par le sujet et le dramatique des situa- 
tions. Mon succès dans cette œuvre fut 
considérable, et je l'ai retrouvé en Espa- 
gne plus tard. C'est un de mes rôles de 
prédilection. 

Mais l'une des gloires de ma carrière 



90 SOUVENIRS DUNE ARTISTE 

fut la création de // Guarany \ du maes- 
tro Gomez. C'était ma consécration défi- 
nitive d'artiste italienne — et je fus con- 
sacrée par des ovations dont l'écho vibre 
encore à mon oreille charmée. 

// Guarany ne devait point être aussi 
heureux. La partition n'a pas vécu, pas 
longtemps tout au moins. 

L'auteur de cet opéra, était, si je ne 
me trompe, d'origine brésilienne, et 
Il Guarany devait être représenté à Rio- 
de-Janeiro Tannée suivante. L'empereur 
don Pedro me fit proposer de l'aller 
jouer dans sa capitale. On me remit un 
engagement en blanc que j'étais libre de 
remplir à ma guise, en y écrivant tel 
chiffre que je voudrais. 

Mais si les voyages m'avaient séduite, 
si j'avais voulu cueillir d'autres lauriers 



EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 9i 



que ceux de Paris, je n'entendais point 
quitter la France, doublement mon pays 
par mon mariage et par mon affection 
reconnaissante. 

Je refusai donc d'aller au Brésil, et je 
rentrai à Paris pour l'hiver de 1868-1869. 
J'y retrouvai mon public accoutumé, si 
bon pour moi, dans son paisible empres- 
sement, et ses applaudissements me 
furent doux, même après les furieux 
transports des salles italiennes. 

La saison passa, puis la suivante sans 
incidents notables. 

Vint 1870 

L'envahissement définitif de la France 
par les armées de Guillaume I er , qui 
mettait la patrie en danger, en appelant 
tous les français valides sous les dra- 
peaux et en remplissant les esprits de 



92 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

sombres préoccupations, provoqua, natu- 
rellement, la fermeture de l'Opéra, ainsi 
que des autres théâtres nationaux de 
Paris. 

Les représentations étant forcément 
interrompues, les artistes recouvraient, 
par le cas de force majeure, toute leur 
liberté. On m'offrit aussitôt à Saint-Pé- 
tersbourg un engagement, à raison de 
40000 francs par mois, que je m'em- 
pressai d'accepter. 

Avant de partir, je voulus aller mettre 
des valeurs en sûreté à la Banque de 
Bruxelles. Le dépôt fait, j'allais rentrer 
à Paris pour prendre mes malles qui 
étaient prêtes, lorsqu'éclata, comme un 
coup de foudre, la nouvelle du désastre 
de Sedan. Puis, aussitôt, on apprit Pin- 



EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 93 

vestissement étroit de Paris parles armées 
allemandes. Le coup fut terrible pour 
moi qui avais appris à tant aimer ma 
seconde patrie. Puis j'y avais laissé ma 
mère. On ne s'inquiétait pas trop encore 
pour les investis, n'imaginant pas le 
bombardement, mais nous ne nous quit- 
tions jamais ma mère et moi. Sa seule 
absence m'était pénible. 

Cependant j'avais signé mon engage- 
ment pour Saint-Pétersbourg. Il fallait 
m'y rendre, un mois plus tard. Etj'étais 
fort embarrassée, n'ayant pas un cos- 
tume à ma disposition, puisque toute ma 
garde-robe était restée à Paris, ce pauvre 
grand Paris, livré à toutes les horreurs 
de la guerre. 

J'avais un mois devant moi pour faire 
recomposer tous mes costumes. Je le mis 



94 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

à profit pour donner une dizaine de re- 
présentations au directeur de la Monnaie 
qui les sollicitait. 

Une grande partie de la société pari- 
sienne habitait alors la capitale de la 
Belgique et rehaussait l'éclat des repré- 
sentations de la Monnaie. Je fus donc 
fêtée non seulement par les Bruxellois, 
mes compatriotes d'origine, mais par 
nombre d'habitués et d'habituées de 
l'Opéra qui, dans l'exil obligé, retrou- 
vaient une de leurs chanteuses préfé- 
rées. 

Pendant les entr'actes, on me deman- 
dait la Marseillaise, comme à Paris, et 
j'y joignais la Brabançonne. Ces deux 
chants nationaux étaient chaque fois 
l'occasion de manifestations enthousiastes 
auxquelles je me prêtais avec orgueil, 



EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 95 

fière des applaudissements, en bissant à 
perte de vue toutes les strophes. 

Les semaines passèrent rapidement 
au milieu de ces ovations et devant ces 
salles combles dont la composition me 
faisait presque croire que je n'avais pas 
quitté Paris. Enfin, le moment arriva et 
je partis pour Saint-Pétersbourg. 

C'est vraiment une des meilleures 
périodes de ma vie que celle de mon 
séjour en Russie, tant l'accueil que je 
reçus fut chaleureux et sympathique. 
J'ai chanté presque dans toute l'Europe; 
si je n'ai point traversé l'Atlantique et le 
Pacifique, c'est que je ne l'ai pas voulu; 
mais je sais par des camarades qui 
ont vu les villes d'outre-mers où je ne 
suis point allée comment y sont reçus 
les artistes qui s'imposent à l'attention. 



96 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE 

Eh bien, je puis dire qu'il n'y a pas de 
public plus vibrant, plus chaud que le 
public russe. 

Ailleurs, en Italie, en Espagne, en 
Portugal, en Egypte, les ovations sont 
plus bruyantes, parfois, plus extrava- 
gantes, pourrait-on presque dire ; elles 
ne sauraient être plus cordiales et plus 
empressées tout ensemble. 
Les femmes surtout sont choyées. 
Une artiste aimée est, couramment, 
rappelée douze ou quinze fois après le 
baisser du rideau. 

Un fait qu'il faut signaler et qu'en 
France, où l'on se pique de galanterie, 
on ferait bien de méditer : jamais, jus- 
qu'à ce que l'artiste soit sortie de scène 
pour la dernière fois, jamais, dis-je, 
personne ne bouge de sa place. On n'en- 



EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 97 

tend jamais ce traînement de pieds sur le 
parquet, ces bruits de portes ouvertes, 
de chaises poussées, si insupportables 
dans nos théâtres, avant même que la 
dernière note ait été lancée. 

Si, chez nous, lesartistes sont rappelés, 
ils ne voient dans la salle que des gens 
debout, pressés de gagner les couloirs, 
une forêt ambulante de chapeaux hauts de 
forme déjà vissés sur les crânes, arides 
ou fertiles. En Russie, on a le respect de 
l'art, et on le pratique en respectant jus- 
qu'aux interprètes des œuvres. 

Mais l'enthousiasme exubérant se 
donne libre carrière ensuite, à la sortie. 
On vous attend pour vous acclamer; de 
nombreuses personnes suivent votre voi- 
ture jusqu'à votre logis où les acclama- 
tions recommencent. Il faut saluer, ser- 

6 



98 SOUVENIRS DUNE ARTISTE 

rer des mains en remerciant, et cela ne 
laisse pas d'être fort impressionnant cette 
admiration si spontanément exprimée. 

Je n'oublierai jamais l'accueil qui me 
fut fait à Saint-Pétersbourg, au théâtre, 
non plus que celui qui me fut réservé à 
la Cour où plusieurs fois je fus invitée à 
chanter dans des réceptions d'un faste 
inouï. Je fus fêtée par tout le monde et 
accablée de prévenances extrêmement 
délicates. 

Ce n'est nullement pour le plaisir de 
mettre en lumière tous les succès que 
j'ai pu obtenir que j'insiste sur ce point. 
Je veux seulement, en racontant ce que 
j'ai vu, essayer de rendre le caractère 
des divers publics — ceux des grandes 
villes évidemment, mais ils sont la syn- 
thèse des autres, — devant lesquels une 



EN PROVINCE.. A L'ETRANGER 99 

artiste de quelque réputation est appelée 
à se produire. 

J'ai dit ce qu'étaient les spectateurs 
italiens et russes ; je vais parler de ceux 
que l'on rencontre en Egypte. Plus mé- 
langé, le public comprend des Européens, 
enchantés de voir triompher un artiste de 
leur race, et des Égyptiens, naturellement 
désireux de se montrer plus fanatiques 
encore. Il y a assaut entre ces deux élé- 
ments, qui arrivent facilement à des dé- 
monstrations folles. 

Lorsque je quittai la Russie, j'avais 
déjà, en effet, signé un engagement de 
cinq mois pour le Caire où je me rendis 
en passant par Bruxelles, pour y prendre 
ma mère qui était venue m'y attendre 
aussitôt après le débloquement de Paris. 

On était en pleine Commune et je dus 



100 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

renoncer à aller voir le boulevard, alors 
singulièrement bouleversé. 

Le soir de ma première représentation 
au Caire, je fus stupéfaite d'ouir tant et 
de si véhémentes acclamations. Les 
fleurs pleuraient sur la scène. 

Lorsque je quittai le théâtre, après des 
rappels sans nombre, on me fît monter 
dans une voiture du vice-roi dont, peu 
après, les chevaux furent dételés. Une 
foule d'Arabes portant des torches l'en- 
touraient et poussaient des hourrah. 

Je dois l'avouer, je n'étais qu'à 
moitié rassurée, surtout en voyant qu'on 
ne me ramenait pas de suite à l'hôtel. 
Le cortège improvisé parcourut la ville, 
en effet, pendant une heure, sans que je 
pusse arriver à faire comprendre à ceux 
qui le formaient que j'avais besoin de 



EN PROVINCE, A L'ETRANGER 101 



rentrer chez moi, où j'avais invité d'assez 
nombreuses personnes, des autorités de 
la ville, le directeur, le chef d'orchestre, 
etc., à souper. 

Devant la porte, on avait dressé un 
arc-de-triomphe fleuri, et l'orchestre qui 
s'était rendu à l'hôtel joua pendant le 
repas, et me donna sérénade pendant 
presque toute la nuit. Heureusement, je 
pouvais me reposer pendant la journée. 

Il en alla presque de même pendant 
tout le temps que je passai au Caire, où, 
on le voit, les artistes ne sont pas 
seulement aimées, mais adulées. 

Je n'y eus pas seulement des honneurs 
mais encore des profits. En effet, je touchai 
250 000 francs pour mes cinq mois. Ma 
représentation de bénéfices me rapporta 
80 000 francs et je reçus, en outre, pour 



102 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

une centaine de mille francs de bijoux 
et de cadeaux divers. 

J'avais été réengagée pour Tannée sui- 
vante à des conditions plus brillantes 
encore, sur l'invitation formelle du vice- 
roi que je connaissais depuis mes repré- 
sentations de la Monnaie, à Bruxelles, 
où il se trouvait alors. A une soirée de 
gala il avait tenu à m'adresser personnel- 
lement ses félicitations, dans la loge 
royale, et m'avait fait remettre un collier 
d'une grande valeur. 

Cependant, je ne retournai pas au 
Caire. La traversée d'Alexandrie à Brin- 
disi qui dura quatre jours, à cause d'une 
épouvantable tempête, m'avait donné un 
insurmontable effroi de la mer. Puis, je 
reviendrai sur cet incident ailleurs, je 
devais créer Aida, et Verdi ne voulut 



EN PROVINCE, A L'ETRANGER 103 

point consentir aux quelques change- 
ments que je lui demandais. J'en pro- 
fitai pour refuser de remplir mon enga- 
gement en offrant de payer le dédit prévu, 
ce que Ton n'accepta point. Toujours ma 
bonne étoile m'a mis en rapport avec 
des personnes qui, sur ce point spécial, 
m'ont témoigné les plus parfaits égards. 

Entre temps, on m'avait demandée à 
Madrid, en me faisant de fort belles con- 
ditions que j'acceptai, car j'avais pris 
l'habitude des déplacements et je dési- 
rais voir des pays nouveaux. 

Du reste,, après la guerre, tout avait 
bien changé à Paris. On était encore 
sous le coup de l'invasion ; une certaine 
tristesse régnait ; les théâtres étaient 
moins fréquentés et les engagements s'en 
ressentaient. Il y avait encore, enfin, de 



.'• 



104 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

la tristesse dans l'air, et j'en avais en- 
core, moi aussi, au fond du cœur. 
J'avais besoin de distractions. 

J'ajoute que la carrière italienne, pour 
moi comme pour bien d'autres, avait du 
charme. J'y étais faite, et je n'envisa- 
geais pas sans appréhension une rentrée 
à Paris. Ainsi passèrent des années; 
ainsi, sans m'être décidée à revenir au 
lieu de mes premiers succès, j'atteignis 
le moment où je crus devoir abandonner 
la scène. 

Mes débuts à l'Opéra madrilène sont 
les plus mouvementés que j'aie eus. 

Je désirais, naturellement, débuter par 
les Huguenots ou Y Africaine. Mais le 
directeur lui-même ne pouvait accéder à 
mon désir. 11 était forcé d'ouvrir avec un 
opéra italien, et cet opéra était Y Anna 



EN PROVINCE, A L'ETRANGER 105 

Bolena de Donizetti qui lui était imposé. 

Cela m'ennuyait beaucoup, mais je ne 
pouvais reculer. Le rôle est très drama- 
tique et me convenait parfaitement à cet 
égard ; mais son écriture musicale n'est 
pas absolument dans ma voix. Certains 
passages sont écrits bien plutôt pour 
une chanteuse légère que pour un so- 
prano dramatique. L'idée de me présen- 
ter devant un public nouveau, dans un 
rôle nouveau pour moi et si difficile, 
m'épouvantait. Aussi allai-je trouver la 
grande Pauline Viardot et lui deman- 
dai-je des leçons, comme si j'eusse été 
encore à mes premiers pas dans la car- 
rière. 

Elle me fît travailler de la meilleure 
grâce du monde et me mit, avec sa 
science si sûre et son sentiment si pro- 



106 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

fond de Fart, en pleine possession du 
rôle. 

J'arrivai à Madrid assez rassurée, mais 
pour être aussitôt reprise par « le trac » . 
En effet, j'entendais dire partout où 
j'allais que le directeur avait tort de me 
présenter aux Madrilènes dans AnnaBo- 
tena, rôle que je n'avais jamais chanté, 
au lieu de me faire entendre d'abord dans 
un de ceux qui m'avaient portée à la célé- 
brité. C'est moi, tout naturellement, qui 
supportai les conséquences de ce mécon- 
tentement, qui s'affirma le soir de la 
première d'une façon non équivoque. 

Je sentis à la froideur du public, dès 
mon entrée en scène, que ses dispositions 
étaient vraiment hostiles. 

Peu habituée que j'étais à un tel ac- 
cueil, je me sentis aussitôt démontée. 



EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 107 

Ma frayeur fut telle, que mon gosier se 
resserra et que les sons ne pouvaient 
sortir. Tant il est vrai que même une 
longue pratique, et l'assurance qu'elle 
donne forcément, ne vous mettent pas à 
l'abri d'accidents fortuits. 

J'étais, à proprement dire, paralysée, 
et, je dois l'avouer, je chantai fort mal 
ma cavatine d'entrée. 

Une partie de la salle, qui n'avait au- 
cune idée préconçue et se rendait compte 
des choses, comprenant qu'une artiste 
n'était pas arrivée à ma situation sans 
être en possession d'un réel talent, vou- 
lut m'encourager et applaudit malgré 
tout. Mais l'autre partie du public, profi- 
tant de ce début fâcheux, chuta les applau- 
dissements. Jamais je ne m'étais trouvée 
devant une semblable obstruction. 



108 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

L'injustice flagrante de ce procédé 
m'exaspéra. Cela me produisit l'effet 
d'un coup de fouet sous lequel je me 
redressai, avec le désir de prouver aux 
opposants ce que je pouvais faire. 

Je me retrouvai, pour le second acte, 
résolue, ferme et tranquille. C'était une 
bataille ; soit, je la gagnerais ! 

J'enlevai la scène avec Henri VIII avec 
ma vaillance accoutumée, sans arriver à 
désarmer les gens prévenus, et je me 
donnai toute entière au dernier acte, 
surtout dans le rondo final, le plus dur 
et le plus difficile morceau de la parti- 
tion, au point de vue vocal comme au 
point de vue du style. 

La bataille était gagnée, j'avais vaincu. 
La salle entière était debout, électrisée, 
et, par un effet réflexe, d'autant plus 



EN PROVINCE, A L'ETRANGER 109 

violente dans l'expression de ses sen- 
timents qu'elle avait été plus injuste 
d'abord. 

Mais j'avais été trop blessée. Me déro- 
bant aux camarades qui m'entouraient 
et me félicitaient, je sortis de scène, tou- 
jours furieuse, et rentrai dans ma loge 
pour me déshabiller. 

Dans la salle une tempête était déchai- 
née que j'entendais gronder de loin. Le 
directeur, le régisseur, nombre d'autres 
personnes se précipitèrent chez moi en 
me disant qu'il était impossible d'en- 
freindre les coutumes, les règles établies. 

Le public était souverain ; il me rap- 
pelait, moi, artiste ; je devais reparaître 
sous peine d'incidents fâcheux, comme 
d'être obligée d'aller m'expliquer chez 
l'alcade. 



110 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

Je consentis à reparaître, en voyant 
que tout le monde était bouleversé, mais 
sous cette condition formelle que mon 
engagement serait résilié et que je ne 
chanterais plus. 

Naturellement on promit tout ce que 
je voulus et j'allai saluer le public qui, 
complètement retourné, voulait me por- 
ter en triomphe. Je ne pus rentrer à 
mon domicile qu'après une heure du 
matin, et ce fut pour y trouver le direc- 
teur qui, accompagné de plusieurs habi- 
tués comptant parmi les notabilités de 
Madrid, venait essayer de me cal- 
mer. 

On me représenta que, d'abord, pour 
les débuts, la pièce devait être exécutée 
deux fois ; que, ensuite, je ne pouvais 
laisser l'administration dans un embar- 



EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 111 

ras si grave, puisqu'il fallait au moins 
quinze jours pour trouver, engager et 
faire venir une autre chanteuse, et que, 
dans ce laps de temps, on me donnerait 
satisfaction ainsi qu'au public en mon- 
tant les Huguenots. 

Je dus me rendre à ces raisons qui 
étaient à la vérité fort bonnes, et je 
promis, devant les instances si aimables 
de tous ces messieurs, d'attendre ma 
remplaçante éventuelle. 

Ainsi que cela avait été convenu, les 
Huguenots furent montés à quelques 
jours de là et ce fut, d'un bout à l'autre 
delà soirée, une telle ovation, le public 
témoigna de telle façon ses regrets de la 
première algarade, que, lorsqu'on me 
demanda, à la fin de la représentation, 
si je voulais toujours résilier mon enga- 



112 SOUVENIRS DUNE ARTISTE 



gement, je revins sur ma première déci- 
sion et me décidai à rester. 

Ce ne fut pas pour une seule année, 
au reste, puisqu'en effet je lis cinq 
saisons successives à Madrid, obtenant 
chaque soir le même succès, applaudie 
dans tout mon répertoire avec la même 
faveur. 

Les cinq saisons de printemps qui 
suivirent les saisons d'hiver, je les pas- 
sai en Andalousie, où je fus acclamée 
chaque fois comme dans la capitale. 

Mes appointements étaient, chaque 
année, augmentés dans de grosses pro- 
portions, et j'ai eu, en Espagne, toutes 
les satisfactions. Satisfactions d'amour- 
propre d'artiste et satisfactions d'argent. 
Chacune de mes représentations à béné- 
fice a été l'occasion de démonstrations 



EN PROVINCE. A L'ÉTRANGER 113 

dont on ne se fait pas en France la 
moindre idée. J'eusse, chaque fois, com- 
posé un parterre presque aussi vaste que 
le square Vintimille des fleurs qui m'é- 
taient jetées de la salle, apportées sur 
la scène et dans ma loge, et je conserve 
précieusement les superbes et nombreux 
cadeaux qui me furent remis à ces repré- 
sentations. 

De Madrid à Lisbonne il n'y a pas 
loin. Après mes cinq saisons dans la 
première de ces grandes villes, j'en fis 
trois dans la seconde. 

Je n'ai pas observé que, comme le dit 
la chanson, les Portugais sont toujours 
gais. Ce que je sais bien, c'est que leur 
galanterie ne le cède en rien à celle, si 
vantée, des Espagnols, et que, pour plus 
froids qu'ils paraissent au premier 



114 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

abord, ils sont au moins aussi passionnés 
dans leurs témoignages d'admiration. 

Ces pays ensoleillés sont la vraie pa- 
trie des fleurs. Aussi les prodigue-t-on 
en toute circonstance. Je n'ai jamais 
chanté sans en être comblée, et à ma 
représentation d'adieux, mes camarades 
et moi marchions littéralement sur un 
tapis de roses et de camélias. 

Pendant toute la soirée, un orchestre 
spécial demeura installé devant ma loge, 
au fond de la scène, jouant, pendant les 
entr'actes, les airs les plus applaudis de 
mes divers rôles. 

Vers le milieu de la pièce, le roi et la 
reine me firent prier de me rendre dans 
leur loge, ce que je fis aussitôt. Et pen- 
dant que je recevais les félicitations des 
souverains, qui me remettaient un sou- 



EN PROVINCE, A L'ETRANGER 115 

venir de grand prix, l'orchestre jouait la 
Marseillaise. On voit comment, dans ces 
pays, plus charmants que la Chine célé- 
brée par Bazin, on traite les artistes qui 
ont su se faire apprécier et aimer. 

J'ai tout autant à me louer de la saison 
— la sixième — que je fis ensuite à 
Madrid (douze représentations des Hu- 
guenots au théâtre Rivas). 

Le roi Alphonse XII, qui assista à 
presque toutes, me fît mander plusieurs 
fois pour me féliciter chaudement, et, à 
ma dernière soirée me remit un très 
beau collier enrichi de diamants. 

Il fallait ma longue série de succès 
pour que le public me fit ainsi fête. 
J'avais en effet été prise, d'assez subite 
façon, d'un enrouement qui avait résisté 
à tous les traitements. C'était, pour une 



116 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



fois, jouer de malheur. Les témoignages 
de vibrante sympathie qui me furent 
prodigués, malgré ce triste contre-temps, 
par une foule qui paraissait presque plus 
peinée que moi-même, m'émurent à un 
tel point que je me mis à pleurer en 
scène comme une enfant, tandis que la 
salle, comprenant mon affliction, m'ap- 
plaudissait plus fort qu'elle ne l'avait 
jamais fait. 

Il me fallut de longues semaines de 
repos et de soins pour retrouver la vi- 
gueur de mon organe. De beaux engage- 
ments me furent proposés que je refusai. 
J'avais perdu confiance et ne pouvais 
dominer la crainte d'un désastre comme 
celui qui avait marqué mon départ de 
Madrid. Déjà se précisait dans mon 
esprit l'idée de quitter le théâtre. 



EN PROVINCE.. A L'ETRANGER in 

Je passai ainsi l'hiver à Paris, per- 
plexe, hésitante. Mais on me proposa une 
saison de printemps, c'est-à-dire douze 
représentations au Lyceo de Barcelone, 
et je ne résistai pas. 

On dit communément que tout artiste 
a deux patries : la sienne et l'Amérique. 
Ce proverbe sera vrai pour moi en subs- 
tituant à l'Amérique la péninsule ibé- 
rique. Après mes grands succès de Ma- 
drid, de Lisbonne, c'était pour moi une 
tentation insurmontable de retourner en 
Espagne. Je partis donc pour Barcelone, 
où je fus accueillie avec la même faveur 
que dans les autres villes. 

C'est là que pour la première fois j'eus 
le très grand plaisir d'interpréter Robert 
le Diable et les Huguenots avec Ta- 
magno. 

7. 






118 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

Le superbe ténor qui devait se faire 
applaudir con furorc dans les deux 
mondes était alors à ses débuts. Mais sa 
voix avait déjà tant d'éclat et de charme 
tout ensemble, le chanteur faisait preuve 
d'un si rare tempérament d'artiste, 
qu'il n'était pas difficile de prévoir son 
brillant avenir. Ce fut une joie pour moi 
que de chanter de telles œuvres avec un 
tel partenaire. 

Je retrouvai là aussi Naudin, avec qui 
je chantai Y Africaine, etGayarré qui, avec 
moi, fit monter aux nues Lucrèce Bor- 
gia. 

Lors de ma soirée à bénéfice, je retrou- 
vai mes triomphes de Madrid, avec les 
mêmes pluies de fleurs, la même profu- 
sion de couronnes — une en or massif 
— et de bijoux. La colonie française 



EN PROVINCE, A L'ETRANGER 119 

m'offrit, après la représentation, un sou- 
per somptueux. 

Je ne puis, sans me sentir encore les 
yeux mouillés, me rappeler ces jours si 
heureux de ma carrière, et j'ai gardé de 
l'Espagne, du Portugal, si fastueusement 
hospitaliers pour moi, la plus douce 
mémoire. 

Ces belles années faillirent pourtant 
s'achever fort mal. 

Tandis que l'on nous acclamait au 
Lyceo, Tamagno et moi, mon camarade 
Capoul triomphait dans Faust au Théâtre 
principal. Nos représentations termi- 
nées, nous fîmes partie, la basse David, 
Capoul et moi, de rentrer en France en 
chaise de poste. C'était un intéressant et 
pittoresque voyage à faire et nous étions 
enchantés de notre idée. 



120 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



Mais voilà que, dans une localité dont 
le nom m'échappe, tandis que le con- 
ducteur était descendu pour faire boire 
ses chevaux, ceux-ci, sans doute effrayés 
par quelque bruit insolite, s'emportè- 
rent soudain avant qu'il eût regagné 



son siège 



Par bonheur, mes deux compagnons, 
qui m'avaient quittée un instant, ve- 
naient de remonter. Sans cela, j'étais 
probablement perdue, car les chevaux 
eussent brisé la voiture à quelque tour- 
nant d'une route fort accidentée. 

Le sang-froid et l'énergie de CapouL 
qui parvint à se rendre maître des che- 
vaux, nous sauva. Mais nous l'avions 
échappé belle et notre ardeur pour les 
voyages à l'ancienne mode s'était éteinte. 
Aussi reprîmes-nous bientôt le train, 



EN PROVINCE, A L'ETRANGER 121 

nous séparant pour gagner, eux, Tou- 
louse, moi, Paris. 

Dès mon arrivée, je fus reprise d'une 
sorte d'aphonie. Je consultai les spécia- 
listes les plus éminents sur les mala- 
dies du larynx. Mais leurs soins 
attentifs n'obtenaient pas de résultats 
appréciables. 

Triste et découragée, croyant avoir 
définitivement perdu ma voix, je quittai 
Paris où le souvenir de mes grands 
jours était trop cuisant, et je me retirai 
dans une propriété que je possédais en 
Belgique, près de Gand, ma ville natale. 
C'est là qu'un habile médecin entreprit 
de me guérir, et, grâce à ma retraite 
complète du monde, qui permettait l'ap- 
plication des plus arides traitements, 
auxquels je sus me soumettre, y réussit. 



122 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

Un an après ma dernière soirée de Bar- 
celone , j'avais encore retrouvé ma 
voix. 

Mais je n'avais pas retrouvé mon assu- 
rance, bien perdue cette fois. Et cepen- 
dant, ma réclusion me pesait. Tous les 
quinze jours, plus fréquemment parfois, 
j'abandonnais ma maison pour venir à 
Paris, ce Paris si terriblement accapa- 
reur, dont le charme vous envoûte. 

J'y revoyais des amis, des camarades. 
J'y renouais des relations, allant dans 
des réunions et y chantant comme autre- 
fois. Tant et si bien qu'un jour on me 
proposa de rentrer à l'Opéra pour re- 
prendre Y Africaine. 

Ce fut pour moi un gros crève-cœur de 
refuser, mais je ne pus vaincre mes 
appréhensions, dominer ma peur. Et, 



EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 123 

-cependant, le désir de reparaître devant 
un public grandissait en moi. 

Sur ces entrefaites, je fis la connais- 
sance de Teresa Tua, qui, à quatorze ans, 
■était une violoniste hors ligne que déjà 
presque toute l'Europe avait applaudie. 
Son père me proposa de faire avec elle 
une tournée de concerts. 

Cette proposition me séduisit singuliè- 
rement. Elle répondait à mon désir de 
reparaître en public, sans déployer toutes 
mes forces, c'est-à-dire en ménageant 
mes craintes, et, en même temps, elle 
satisfaisait le besoin de mouvement que 
j'avais gardé de mes voyages. J'acceptai 
donc et nous partîmes. 

La tournée dura huit mois, avec un 
concert presque chaque jour dans une 
ville différente. Elle fut, pour Teresa 



124 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

Tua et moi, absolument triomphale. 

J'avais repris de l'assurance, mais 
non assez pour rentrer à l'Opéra ainsi 
que Ton m'en priait encore. Il y avait 
trop longtemps que j'avais quitté la 
scène. L'idée d'y remonter me causait 
une insurmontable terreur. 

Longtemps, je me « tâtai », comme 
on dit vulgairement, partagée entre la 
tentation de redevenir une de ces héroï- 
nes de l'art dont les accents secouent 
une salle, la font palpiter, trembler d'une 
fièvre d'enthousiasme, et l'idée de ne 
pas compromettre, par d'insuffisants 
succès, une carrière jusqu'alors lumi- 
neuse. Je ne voulais par être une de ces 
artistes dont on dit, avec quelque commi- 
sération : « Elle aurait dû s'arrêter, 
nous laisser sur les impressions d'antan. » 



EN PROVhNGE, A L'ETRANGER 125 

Ce dernier sentiment l'emporta. Je 
pris définitivement la résolution de quit- 
ter le théâtre, et j'eus le courage de me 
tenir parole. 

Mais je ne pouvais abandonner l'art 
dramatique et musical. J'étais trop vi- 
brante encore des jouissances qu'il nous 
donne. Et puis le voulut-on qu'on ne le 
pourrait pas. C'est alors qu'intervint 
M. Heugel, le père, qui fut pour moi 
un bon ami et un conseiller sûr. 

— Puisque vous ne voulez pas rentrer 
au théâtre — et je respecte le sentiment 
qui vous guide, me dit-il — pourquoi 
ne feriez-vous pas du professorat? C'est 
de l'art encore, et du plus haut, puisque 
l'on apprend aux autres ce que l'on a 
pratiqué soi-même, qu'on les met en 
mesure d'interpréter les œuvres des 



126 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



maîtres, que, en un mot, on travaille à 
donner au théâtre les artistes qui le doi- 
vent illustrer. 

Cet excellent M. Heugel me persuada 
ainsi qu'après avoir reçu les enseigne- 
ments de ces maîtres à l'école de qui 
je m'étais formée, je n'avais pas le 
droit de conserver pour moi leurs 
leçons qui m'avaient faite ce que j'é- 
tais. Je devais communiquer ces leçons 
à d'autres, et, en même temps que 
l'art du chant, à proprement parler, 
leur inculquer les grands principes 
de déclamation lyrique, les nobles 
traditions scéniques dont j'avais été 
pénétrée. 

Ces conseils m'agréèrent fort, et les 
encouragements dont ils furent accom- 
pagnés, tant par M. Heugel lui-même 



EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 127 

que par nombre d'autres personnes, 
me décidèrent. 

Je m'installai rue Nouvelle et j'ouvris 
un cours d'enseignement musical et dra- 
matique. L'accompagnateur qui me fut 
recommandé et que j'engageai se trouva 
être M. Caron. 

Tout de suite il me parla de sa femme, 
M me Rose Caron, dont la carrière fut si 
belle et dont je m'honore d'avoir été 
l'initiatrice dans Fart si difficile et si 
complexe du théâtre. 

J'aurai l'occasion de reparler d'elle 
plus loin. Je m'arrête sur son nom, un 
peu tard, puisque j'en ai fini avec le 
théâtre, en tant que chanteuse, depuis 
quelque temps déjà. 

J'ai, très sincèrement, montré dans 
toutes ses phases mon existence au 



128 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

théâtre, dit les déboires, décrit les joies 
d'une artiste toute entière adonnée à son 
art. 

Les déboires y sont fréquents, mais les 
joies si profondes, qu'elles vous laissent 
au cœur d'ineffaçables impressions. C'en 
est une encore que de seulement se les 
rappeler, et cela suffirait à expliquer 
comment m'est venue la pensée de fixer 
mes souvenirs. 



LES MAITRES 



J'ai eu le bonheur, au cours de ma car- 
rière, de travailler, ainsi que je l'ai indi- 
qué déjà, avec nombre de compositeurs 
célèbres. 

Peut-être n'est-il pas sans intérêt de 
parler un peu d'eux et de les montrer 
dans la pratique de leur art, tels que je 
les ai connus, tels qu'ils se sont laissés 
voir dans l'intimité du travail. Ceci est 
du document, du document exact, pris 
sur le vif. Et c'est sans aucun enjolive- 



130 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

ment, en toute simplicité, que j'écrirai 
sur ces maîtres ce qui me reste présent 
à la mémoire. 



MEYERBEER. — « LES HUGUENOTS ». 
« L'AFRICAINE » 

Les deux maîtres dont j'ai conservé le 
meilleur souvenir sont : Meyerbeer, 
d'abord, et Wagner. 

La première impression que j'avais 
produite sur Meyerbeer n'avait pas été 
favorable. C'était peu de temps après 
mes débuts à l'Opéra. Le maître fréquen- 
tait peu le théâtre, mais chaque fois 
qu'une artiste nouvelle se produisait, il 
allait l'entendre, cherchant toujours la 
créatrice rêvée de sa Sélika. Le rôle dans 
lequel il me vit tout d'abord ne me con- 



LES MAITRES 131 

venait sans doute pas très bien, à son 
avis, car il dit dédaigneusement : 

— C'est pour ça qu'on m'a dérangé ! . . . 

Pourtant, il revint m'entendre, appré- 
cia mieux ça la seconde, puis la troi- 
sième fois, et, enfin, comme épreuve, 
demanda que je reprisse les Huguenots. 

Pendant trois mois il me fit travailler 
le rôle de Valentine, s'attachant surtout 
au duo du troisième acte avec Marcel. 

C'est le point culminant, mais c'est 
aussi le passage le plus dur, le plus épi- 
neux, au point de vue vocal, de ce chef- 
d'œuvre. Assis au piano, il m'accompa- 
gnait, indiquant les moindres nuances, 
m'expliquant la contexture des phrases 
musicales et leurs intentions. Tout cela 
avec une science, un goût si sûr, un 
sens artistique si délicat, et, tout en- 



132 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

semble, une courtoisie si parfaite, que 
c'était un délice, véritablement, d'étudier 
avec ce grand musicien, qui se mettait si 
bien à votre portée et descendait des 
hauteurs de l'inspiration pour vous 
indiquer les moindres nuances d'un 
rôle. 

Ah! ce duo du troisième acte, lai-je 
répété pendant ces trois mois! Le maître 
me le faisait reprendre jusqu'à deux et 
trois fois de suite, disant avec grâce, afin 
de s'en excuser, que c'était pour sa satis- 
faction personnelle, et tellement il pre- 
nait plaisir à l'entendre ainsi chanter. 
Que refuser à un si charmant homme, 
qui se faisait votre obligé, alors qu'il 
vous donnait d'inestimables leçons? 

Pendant les repos, il me faisait en- 
tendre des compositions inédites, des 



LES MAITRES 133 



fragments d'oeuvres encore inconnues. 
C'est ainsi qu'il m'exécuta divers mor- 
ceaux de cette Africaine, son œuvre de 
prédilection, toujours ajournée, toujours 
remise sur le chantier, et dont il n'était 
jamais satisfait, cherchant, non pas même 
la perfection, mais l'au delà. 

Nombre de morceaux avaient été 
composés en double , en triple. Par 
exemple, il avait écrit plusieurs versions 
de la fameuse Berceuse : « Sur mes 
genoux, fils du soleil. . . ». Sans être décidé 
encore à me confier le rôle de Sélika, il 
me demanda mon impression sur ces di- 
verses versions, et j'ai la joie de penser 
qu'il voulut bien, définitivement, fixer 
son choix, sur celle qui m'avait le 
plus particulièrement séduite et char- 
mée. 



134 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

Je garde précieusement la mémoire 
de ces jours passés dans l'intimité du 
maître à qui je dois les plus hautes 
jouissances de ma vie artistique. 

Cette représentation des Huguenots 
fut peut-être la plus belle, au moins 
pour moi, de ma carrière. Ce fut dans 
la salle un enthousiasme délirant, des 
acclamations sans fin. Mais ce qui consa- 
cra ma prise de possession d'un des plus 
admirables rôles qui soient, c'est que 
Meyerbeer, enfin convaincu de ce que je 
pouvais faire, en m'entendant interpré- 
ter ce rôle, que jusqu'alors j'avais seule- 
ment chanté avec lui, sans la fièvre que 
nous donne, à nous autres artistes, le 
contact delà foule, cette électrisation des 
applaudissements, que Meyerbeer, dis-je, 
s'écria, comme si je lui eusse été rêvé- 



LES MAITRES 135 

lée, après le duo du troisième acte, 
chanté sans une coupure : 

— Enfin, j'ai trouvé mon Africaine ! 

En effet, de par sa volonté expresse, 
respectée par ses héritiers, il devait 
m 'être donné, après la mort du maître, 
hélas ! de créer cette Sélika dont je savais 
déjà une partie du rôle, et dont j'avais 
choisi, comme je viens de le dire, un 
des principaux airs. 

A cette représentation des Huguenots 
se rattache un des incidents de ma car- 
rière qui me donnent le plus de fierté. 
Je le veux relater en quelques lignes. 

Roger , le célèbre ténor , l'artiste 
universellement apprécié , y assistait. 
Dès que le rideau fut tombé , il se 
précipita dehors, entra dans un café, 
et, au crayon, griffonna ces quelques 



136 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



lignes qu'il me fit aussitôt parvenir : 
















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A ' \ 






?-.***•* $ 







LES MAITRES 137 

On juge de mon émotion à la lecture 
de cette lettre si spontanément jaillie 
et signée d'un nom si éclatant au théâ- 
tre. 

J'eus l'occasion, par la suite, de me 
trouver nombre de fois avec Roger. Tou- 
jours il me témoigna la plus franche 
sympathie artistique, et je lui garde une 
reconnaissance attendrie. 

Cette représentation des Huguenots, 
cependant, n'avait pas marché sans 
accrocs. L'artiste qui chantait Margue- 
rite s'était trouvée malade ; Villaret, le 
ténor, également. A peu près seule, j'étais 
en possession de mes moyens, et peut- 
être cela fut-il heureux pour moi. Mes 
camarades étaient consacrés déjà ; on 
leur fît crédit, les sachant indisposés, 
et l'attention se porta tout entière, en 



138 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

dehors même de l'intérêt du début, sur 
Valentine. L'opinion émise par Meyer- 
beer, confirmée par celle de Carvalho, 
qui avait dit très haut : « Voilà quel- 
qu'un ! » et, on vient de le voir, par 
l'impeccable juge Roger, fut celle de 
toute la salle qui me combla d'applau- 
dissements et me fit d'extraordinaires 
ovations. 

La seconde fut plus brillante encore. 
Aucun accroc, cette fois, et, en outre, la 
présence de M me Miolan-Carvalho qui avait 
pris possession du rôle de Marguerite. 

Je veux dire, à cette occasion, toute 
mon admiration pour cette talentueuse 
cantatrice. Jamais la Reine de Navarre 
n'a été chantée comme par elle, non 
plus, d'ailleurs, qu'aucun des rôles 
qu'elle a abordés. Elle fut vraiment Far- 



LES MAITRES 139 



tiste complète, possédant les dons les 
plus rares, et la plus merveilleuse con- 
ception du théâtre et de l'art du chant. 

Lorsque Meyerbeer mourut, on ne 
savait rien de précis encore au sujet de 
Y Africaine. Après la cérémonie funèbre 
qui eut lieu à la gare du Nord et à 
laquelle tout le personnel de l'Opéra prit 
part en exécutant quelques-unes des 
œuvres les plus émouvantes et imposantes 
de ce grand compositeur, sa dépouille 
mortelle fut dirigée sur Berlin. 

M. Perrin, directeur de l'Académie 
nationale de musique, l'accompagnait 
pour assister à l'ouverture du testament, 
qui eut lieu quelques jours après. Jusqu'à 
sa dernière heure, Meyerbeer avait pensé 
à son Africaine, cette fille de son cer- 
veau, préférée de son cœur. 11 donnait à 



140 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

l'Opéra de Paris l'autorisation de la mon- 
ter, sous diverses conditions dont les 
principales étaient l'imposition de deux 
artistes comme interprètes : Faure pour 
Nélusko, moi pour Sélika. 

M. Perrin rentra aussitôt à Paris et 
les répétitions commencèrent dès son 
retour. 

Tci se place un des seuls accidents dont 
j'aie été victime au cours d'une carrière 
que je crois pouvoir dire bien remplie. 

Trois ou quatre mois après que les 
études de Y Africaine eussent commencé, 
je fus prise, presque subitement, d'un 
enrouement grave. Les soins des méde- 
cins les plus éclairés, des spécialistes 
du plus haut savoir se heurtaient à un 
mal tenace. 

A l'Opéra, où l'on ne voulait pas avoir 



LES MAITRES 141 

perdu son temps, la question fut posée 
de chercher une autre Sélika, et j'essaye- 
rais vainement d'exprimer mon déses- 
poir lorsque je l'appris. 

Par bonheur, la famille de Meyerbeer, 
fidèle exécutrice des volontés du défunt, 
opposa un veto formel. J'avais été, après 
de longues recherches, une patiente 
attente, choisie par le maître pour créer 
son œuvre, on attendrait que je fusse ré- 
tablie, comme il avait attendu lui-même. 

Cette décision me fut un réconfort. 
Et peut-être la joie que j'éprouvai fut- 
elle pour beaucoup dans l'amélioration 
qui se produisit h ce moment. L'enroue- 
ment, en effet, commença à disparaître ; 
les cordes vocales recouvrèrent leur sono- 
rité, et bientôt je fus en état de reprendre 
les études de Y Africaine. 



142 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

L'ouvrage était difficile à monter. 
L'acte du vaisseau surtout donna beau- 
coup de mal au directeur, aux régisseurs, 
aux machinistes. Mais je n'ai pas à en- 
trer ici dans les détails d'une technique 
autre que la mienne. Ce que je puis dire, 
c'est qu'on surmonta, grâce à d'inouïs 
efforts, toutes les difficultés et que Y Afri- 
caine vit le jour. 

Ce que fut cette soirée, je n'ai pas à le 
dire. On sait que l'œuvre tant attendue 
fut accueillie non sans froideur et que la 
presse, une partie de la presse tout au 
moins , se montra assez dure pour 
l'œuvre du défunt. L'un des écrivains de 
l'époque justifia même la vivacité de ses 
critiques en disant que si l'on doit des 
égards aux vivants on ne doit aux morts 
que la vérité. Cela me parut, je l'avoue, 



LES MAITRES 143 



assez bizarre, car je m'étais toujours 
figuré, au contraire, qu'on doit respecter 
les morts et leurs œuvres d'autant plus 
qu'ils ne peuvent se défendre. 

Mais les éloges furent unanimes pour 
l'interprétation. Le caractère de l'impec- 
cable talent de Faure ne semble pas, 
évidemment, adéquat au rôle, plein de 
rudesse et de contrastes violents. Mais le 
merveilleux chanteur est de ceux pour 
qui nul obstacle n'existe et le maître 
savait bien qu'en exigeant son concours il 
s'assurait le meilleur élément de succès. 

Naudin, avec sa voix charmante, son 
élégante allure, était le Vasco rêvé, et 
M me Marie Battu présenta une Inès déli- 
cieuse. Le rôle est écourté, sans doute, 
mais la cantatrice en tira le meilleur 
parti, car elle était de celles qui mettent 



144 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



en relief les personnages les plus effa- 
cés. 

Les autres personnages, on le sait, 
étaient ainsi distribués : 

Belval, l'amiral ; Obin, le grand prêtre ; 
David, l'inquisiteur; Warot, don Alvare ; 
Castelmary, don Diego. 

Ah ! cette Africaine, cette merveilleuse 
A f'/'icai ne, Y &i-je assez chantée, plus prise 
chaque fois par le charme de passion 
profonde, absolue de Sélika! Meyerbeer 
m'avait choisie lui-même pour incarner 
son héroïne ; les éloges que j'ai partout 
recueillis me disent que j'étais vraiment, 
comme on dit au théâtre, « entrée dans la 
peau du personnage ». Et pourtant je ne 
l'ai jamais chantée sans me dire qu'il y 
avait mieux à faire encore, sans chercher 
à y mettre plus de transports, plus 




Marie Sasse dans l'Africaine, à la création. 

9 



LES MAITRES 147 

d'élans amoureux, plus de noblesse et 
d'abnégation douloureuses. 

Car si c'est une inexprimable joie pour 
un vrai artiste d'interpréter au contente- 
ment de tous un pareil rôle, c'est une 
souffrance intime de penser que, peut- 
être, il y a mieux à faire encore, et que 
ce mieux, un autre pourra l'atteindre 
un jour. 

Tant il est vrai que, plus on approche 
du sens de la perfection, et plus on sent 
que cette perfection vous échappe. 

Je ne veux pas terminer ce paragra- 
phe sur l'homme à qui je conserve une 
sorte de culte artistique, sans un mot de 
souvenir à sa veuve et à sa fille qui. ve- 
nues à Paris pour la première de V Afri- 
caine, me comblèrent d'attentions déli- 
cates, de témoignages de sympathie. 



148 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 
WAGNER. — « TANNHÀUSER ». 

La création du Tannhàuser est un des 

souvenirs dont je crois pouvoir ni enor- 
gueillir. A notre époque où Wagner, ce 
géant musical, se voit enfin rendre jus- 
tice en France, je considère comme une 
gloire d'avoir été choisie par lui pour 
personnifier une de ses nobles et sym- 
boliques figures. 

Il ne m'appartient pas de juger le rôle 
joué plus tard par Richard Wagner; 
d'apprécier l'acte qu'il commit, dans une 
heure d'égarement sans doute, contre les 
Français vaincus et accablés. Ce génie si 
haut avait été, lui, victime de l'opposition 
inepte organisée par quelques retarda- 
taires endurcis. Pour garder près de la 
foule la faveur dont ils avaient jus- 



LES MAITRES 149 



qu'alors joui, certains musiciens, qui 
n'étaient auprès de lui que des pygmées, 
avaient monté la cabale qui fit tomber 
son œuvre. 

Cette œuvre, dira-t-on, ne pouvait être 
encore comprise. Soit. Mais c'est juste- 
ment les compositeurs qui devaient, de 
tous leurs efforts, seconder le maître que 
l'admiration universelle a consacré quel- 
ques années plus tard, Or, c'est le con- 
traire qu'ils ont fait, pour barrer la route, 
le plus longtemps possible, à ce concur- 
rent dangereux. 

Tout en nerfs, et en vibrance, par con- 
séquent, AYagner devait profondément 
ressentir cette hostilité. Il avait cons- 
cience de sa valeur et il s'indigna. 11 a 
manqué de grandeur d'àme, certes, en 
rendant tout un peuple responsable de la 



150 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE 

malveillance intéressée de certains con- 
frères. Mais quoi? pour si élevé qu'il soit, 
un homme est un homme. Son injure 
ne se justifie pas, mais son irritation 
s'explique. 

Malgré sa nervosité, Wagner était le 
plus affable homme du monde, et, à 
TOpéra, tout le monde, interprètes, mu- 
siciens, chœurs, machinistes, n'eut ja- 
mais qu'à se louer de lui. 

L'interprétation en cette année 1861 
comprenait : le ténor Xiemann, le ba- 
ryton Morelli, la basse Cazaux. M ine Te- 
desco, qui chantait le rôle de Vénus, et 
moi à qui était échu celui d'Elisabeth. 
M. Ditch conduisait l'orchestre. 

Wagner se montrait enchanté de tous, 
remerciant aimablement pour les efforts 
tentés, prodiguant les encouragements et 



LES MAITRES 151 

les éloges, tandis qu'il enveloppait les 
critiques de maintes précautions et n'ex- 
primait ses désirs qu'avec les formes les 
plus courtoises. Très difficile à satisfaire, 
en tant qu'auteur, il savait cependant ne 
pas se montrer ouvertement exigeant et 
obtenait de tous, par les égards et la 
persuasion, la plus grande somme de 
travail et d'intelligente application. 

Il fut avec moi particulièrement atten- 
tionné, affectueux même, puis-je dire. Il 
venait très souvent me faire étudier, et 
ses judicieux conseils d'artiste, en même 
temps que son enseignement d'auteur, 
me furent infiniment précieux. 

Quelques jours avant la première, au 
cours d'une de ces répétitions intimes, il 
m'exprimait à nouveau sa satisfaction. 
Je lui demandai alors, comme un témoi- 



152 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



gnagede ce contentement, de me donner 
la partition sur laquelle on avait fait les 
répétitions. Il sourit, sans cependant s'en- 
gager. Mais, après les deux premières re- 
présentations, si troublées, si houleuses, 
et la troisième au cours de laquelle fu- 
rent déchaînés de tels orages que, on le 
sait, elle ne put être achevée, il m'envoya 
cette partition avec la dédicace que voici : 






SI*^«^Jti/^ 




II 




Opéra en trois actes • 






LES MAITRES 153 

Qui a vu, ainsi que moi, le dernier soir, 
pleurer comme un enfant le grand génie 
que fut Wagner, do il comprendre les 
angoisses par lesquelles il passa et s'ex- 
pliquer, dans une certaine mesure, les 
excès auxquels, plus tard, le poussèrent 
les lancinements d'une blessure qui ne se 
ferma jamais. 

IIALÉVY. — VERDI. 

Je fis mon second début à l'Opéra, 
dans la Juive, que je travaillai avec 

Halévv lui-même. 

•j 

C'était, lui aussi, un bomme cbarmant, 
d'une très grande bienveillance et qui 
m'encouragea beaucoup. 

Je connus Verdi en 1862. 

Étant venu à Paris, le maestro italien 

9. 



154 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

m'entendit dans plusieurs œuvres, parmi 
lesquelles son Trouvère, et demanda aus- 
sitôt à la direction de l'Opéra de repren- 
dre avec moi Don Carlos, qu'il me fit tra- 
vailler, puis ensuite les Vêpres Siciliennes. 
On ne pouvait qu'accéder à ce désir dont 
je fus aussitôt informée. 

J'avoue que cette perspective m'ef- 
fraya. Le rôle de Elena, qui avait été 
créé avec un très grand éclat par la 
Cruvelli, est un des plus difficiles qui 
existent, au point de vue vocal, et, quoi- 
que ne manquant point de confiance en 
moi-même, ce n'est jamais sans appré- 
hension que je me suis trouvée en pré- 
sence d'une partition nouvelle pour moi. 

Cependant, comme le travail, si dur 
soit-il, ne m'a jamais fait reculer, je me 
déclarai prête à donner satisfaction au 



LES MAITRES 155 

maître et les études commencèrent aus- 
sitôt. 

Verdi avait lui-même insisté, fort gra- 
cieusement, en me disant que j'avais 
tout ce qu'il fallait pour bien chanter le 
rôle que, d'ailleurs, il me ferait répéter. 

J'ai toujours adoré travailler, on a pu 
le voir, avec les auteurs, les écouter et 
me pénétrer de leurs instructions, cher- 
cher à saisir, à comprendre leur pen- 
sée, et j'acceptai avec empressement. 

Ah ! ce n'était pas la même chose 
qu'avec Wagner ou Meyerbeer. Autant 
ceux-ci se montraient amènes, patients, 
onctueux, mettanttouteleur attention à ne 
jamais froisser un interprète, ne se pé- 
nétrât-il que difficilement du caractère et 
des intentions d'un rôle, autant Verdi, 
aussitôt à l'étude, devenait exigeant, dur, 



156 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

souvent même, je puis le dire, brutal. 
Des mots vifs lui échappaient, et, bien 
des fois, j'ai pleuré au cours de ces 
séances quotidiennes. 

Alors, le maître, que son tempéram- 
ment exubérant avait emporté, s'adou- 
cissait, m'adressait des excuses, m'en- 
courageait, et nous recommencions avec 
acharnement. 

Ses leçons m'ont été aussi inestima- 
blement précieuses. A force de travail 
et de conseils, il parvint à assouplir ma 
grande voix, encore un peu rugueuse, 
peut-être, me fit surmonter toutes les 
difficultés et m'assura un des beaux suc- 
cès de ma carrière, me préparant en 
outre, pour la scène italienne. 

Tout en lui gardant beaucoup de 
reconnaissance de ses excellents conseils, 



LES MAITRES 157 



je ne puis m'empêcher de constater, on 
le voit, qu'il était d'humeur assez mal 
commode. C'est une des raisons pour les- 
quelles je n'ai pas chanté d'autres opéras 
de lui que ceux déjà cités. 

Us ne sont pas, au reste, d'une tessiture 
qui m'ait jamais beaucoup convenue. 
Cependant c'est avec une grande joie que 
j'eusse interprétée^, auCaire, où j'étais 
engagée cette année là, pour la seconde 
fois. Cet opéra avait été écrit, on le 
sait, spécialement pour la scène égyp- 
tienne, sur le désir du vice-roi. 

Je trouvai dans le rôle qui m'était des- 
tiné, et qui me fut communiqué avant 
mon départ pour le Caire, quelques pas- 
sages, non insurmontables sans doute, 
mais peu dans la nature de ma voix. Je 
télégraphiai à Verdi, pour lui demander 



158 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

de légères modifications ne devant en 
rien altérer le caractère du rôle ni celui 
de l'œuvre. 11 me répondit nettement que 
c'était impossible et qu'il s'y refusait 
d'une façon absolue. 

Je revis alors poindre quelques séances, 
fort utiles sans doute, mais peu agréables, 
comme celles que m'avaient values les 
Vêpres Skilienne.s, et, ma foi, je renonçai, 
ainsi que je l'ai dit plus haut, à chanter 
Aida. 

Je le regrette, certes, mais enfin Verdi 
avait-il le droit de se montrer plus in- 
transigeant, plus intraitable que Wagner 
ou Meyerbeer? Cela ne me parait pas 
démontré. 



LES MAITRES 159 



G0UN0D. - REYEH. — SAINT-SAENS. 
MASSENET 

J'ai dit qu'au Lyrique j'avais créé un 
rôle de Bacchante, dans Philémon et 
Baucis, j'ai dit aussi comment un jour, 
à l'improviste, j'avais chanté la Reine de 
Saba, après l'avoir répétée avec l'auteur. 

Gounod était d'une parfaite amabilité, 
plus que cela, d'une raffinée galanterie, 
ne parlant jamais aux femmes qu'avec 
les formes les plus exquises. 

Artiste jusqu'au bout des ongles, d'ail- 
leurs, et vous donnant non seulement les 
meilleurs enseignements, mais les meil- 
leur exemples, car il possédait, onlesait, 
une charmante voix de ténor, souple, 
moelleuse, dont il se servait à ravir. 



160 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

Avec lui on n'étudiait pas seulement sa 
partie, on répétait, au sens complet du 
mot. 

J'ai travaillé encore avec lui Faust et 
Roméo et Juliette, opéras dans lesquels 
j eus partout de très vifs succès. 

De tous les compositeurs que j'ai con- 
nus, celui avec qui j'ai eu les relations 
les plus suivies — relations qui, je l'es- 
père pour nous deux, dureront longtemps 
encore — c'est mon grand ami Reyer. 

En 1862, je créai, à Baden-Baden, son 
Erostrate qu'il avait écrit pour moi. 

Quel merveilleux rôle et combien peu 
l'interprète a de mérite personnel, lors- 
qu'il est ainsi porté par l'inspiration de 
l'auteur. Ce fut pour Reyer un triomphe 
— car vous avez remarqué que l'on fait 
beaucoup plus de cas des auteurs français 



LES MAITRES 161 

à l'étranger qu'en France — et ce 
triomphe je le partageai. 

11 fallait cela pour me consoler d'au- 
tres déboires. Malgré les avertissements 
du directeur du Casino, M. Dupressoir, 
je m'étais laissé gagner par la folie am- 
biante, et la roulette, en moins de rien, 
m'avait ratissé quelques mille francs qui 
me faisaient bien défaut. 

Je dois dire que, l'ayant appris, M. Du- 
pressoir, tout en m adressant une se- 
monce bien méritée et dont j'ai profité, 
ajouta au montant de mes cachets les 
quelques mille francs que j'avais per- 
dus... C'était, n'est-ce pas, un bien char- 
mant homme ! 

Revenons à lie ver — car il me semble 
que j'ouvre beaucoup de «parenthèses, 
entraînée par le plaisir de me rappeler 



162 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE 



les bons procédés que j'ai partout ren- 
contrés. 

De même que Rêver avait écrit Eros- 
trate, il écrivit Siffufd, dans l'intention 
de m'en confier la création. Il me fit 
même travailler le rôle avec cette science 
parfaite qu'il possède, et j'eus l'occasion 
de faire connaître les principaux pas- 
sages de cette superbe partition bien 
avant quelle fût représentée. 

C'est à une soirée donnée chez Sainte- 
Beuve qu'on les applaudit. Il y avait là 
Emile de Girardin, Roqueplan, le prince 
Napoléon, et nombre de sommités des 
arts, de la littérature, de la politique. 

C'est avec Maurel que je chantai ces 
fragments. L'effet produit sur cet audi- 
toire d'élite fut considérable — et pour- 
tant, c'est Bruxelles qui devait avoir la 



LES MAITRES 163 



primeur de cette œuvre de si grandiose 
allure, que Paris reprit ensuite avec un 
succès qui ne s'est jamais démenti. 

Mais Reyer attendit longtemps pour 
qu'elle vît le jour. J'avais quitté l'Opéra 
pour suivre la carrière italienne, et ce fut 
ma première élève, Rose Caron, qui, 
tout naturellement, hérita du rôle. Au 
regret que j'en éprouvai, se mêla cette 
satisfaction de voir triompher encore 
mon excellent ami et l'artiste dont j'avais 
formé le jeune talent. 

Parmi lés compositeurs contemporains 
que j'ai le mieux connus, je citerai 
encore Saint-Saëns et surtout Massenet. 

Je n'ai jamais, cela va sans dire, 
chanté leurs œuvres, mais je les ai tra- 
vaillées avec eux, comme si je l'eusse dû 
faire, afin de transmettre à mes élèves les 



164 SOUVENIRS DTXE ARTISTE 



enseignements des auteurs, comme je le 
fais pour Meyerbeer, Wagner, Verdi. Je 
liens à rendre hommage ici non pas à 
leur talent, universellement consacré, 
c'est-cà-dire non pas aux auteurs, mais 
aux hommes. 

Chacun, avec son tempéramment par- 
ticulier, caractéristique de son œuvre — 
Saint-Saëns plus renfermé en lui-même; 
Massenel plus répandu, plus souple, 
d'une grâce plus moelleuse — sont dïm 
commerce aussi agréable que possible. 

J'ai étudié leurs partitions en leur 
compagnie avec les plus profondes jouis- 
sances artistiques, et j'ai fait toujours ce 
qui était en moi pour communiquer à 
mes élèves ridée très haute que j'en ai. 



PAGES INTIMES 



Ma vie intime a tellement été liée à ma 
vie au théâtre, que, en rappelant mes 
souvenirs de scène, j'ai, pour ainsi par- 
ler, tout dit de moi. 

Sous le titre que je viens d'écrire, je 
ne veux que grouper quelques souvenirs 
sur les hommes, les choses et les faits au 
milieu desquels j'ai vécu. 

Avant tout, un mot consacré à ma mère, 
qui fut pour moi un constant appui et que 
je perdis à l'âge de quatre-vingt-cinq 
ans. 



166 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



C'est d'elle que je tenais ma voix. Dans 
le lointain de ma mémoire je l'entends 
encore chanter quand mon père faisait 
de la musique, au piano ou sur quelque 
instrument. Mais jamais elle n'avait songé 
à cultiver son organe. 

Tout en cherchant à développer mes 
dons naturels, ainsi que je l'ai dit ail- 
leurs, mon père n'envisageait pas pour 
moi la carrière théâtrale. Il voulait faire 
de sa tille une institutrice. C'est pour- 
quoi il s'imposait de si lourds sacri- 
fices qu'à sa mort nous nous trou- 
vâmes presque sans ressources. 

J'ai conté comment nous fûmes tirées 
d'affaire par mon entrée imprévue au 
concert et dit le rapide changement de 
notre position. Il était tout indiqué, étant 
donné mon jeune âge, que ma mère 



PAGES INTIMES 167 



s'occupât de toutes mes affaires et me di- 
rigeât dans l'existence. Elle le fil avec un 
absolu dévouement de toutes les heures. 

Elle était de tempérament un peu 
autoritaire et c'était fort heureux pour 
moi, car, avec ma nature expansive, 
j'avais besoin d'être tenue. Peut-être au- 
rais-je, dans les premières années, moins 
travaillé et le succès se fût-il fait plus 
attendre. 11 ne me faisait pas toujours 
plaisir, je l'avoue, d'être ainsi bridée, 
mais je rongeais mon frein, rendant 
justice, dans le fond, aux intentions de 
l'excellente femme, et je lui rendais en 
affection ce qu'elle me prodiguait en 
soins. 

Jeune encore à la mort de mon père, 
elle trouva plusieurs fois l'occasion de se 
remarier. Mais elle refusa toutes ces 



168 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



propositions pour se consacrer toute 
entière à moi. 

Je lui en ai toujours gardé une vive 
reconnaissance, reconnaissance que j'ai 
eu le bonheur de lui pouvoir prouver. 

Nous ne nous sommes quittées que 
quelques mois, la seconde année après 
mon mariage. Il v avait entre ma mère 
et mon mari» une si absolue incompati- 
bilité d'humeur, que je dus me séparer 
momentanément de la première. Je lui 
louai et meublai un appartement non 
loin de chez moi. Mais c'est tout ce que 
je pouvais faire de ne l'avoir pas sans 
cesse à mes côtés. Chaque jour elle ve- 
nait, s'occupait avec moi, et dînait avant 
de rentrer chez elle. 

Le désaccord persista donc, ainsi qu'il 
arrive souvent, d'ailleurs, entre le gendr ? . 



PACKS INTIMES 169 

et la belle-maman. J'y fus tout naturel- 
lementmêlée. On s'aigrit des deux parts, 
et, finalement, amenée à choisir, c'est 
de M. Castelmary que je me séparai. 

Depuis ce jour jusqu'à sa mort, ma 
mère est demeurée avec moi. 

Les soirs où je chantais, elle m'ac- 
compagnait au théâtre, aidait à m'ha- 
biller, puis, à mon entrée en scène, ga- 
gnait une seconde loge de face — je 
parle de TOpéra — pour m'entendre et 
recueillir les impressions de la salle, dont 
elle venait, à l'entr'acte, me faire part. 

Elle me présentait aussi ses observa- 
tions qui, j'en dois convenir, n'étaient 
pas toujours d'une absolue justesse au 
point de vue de l'art, et dont je ne pou- 
vais, parfois, m'empêcher de rire, à sa 

grande indignation. 

10 



170 SOUVENIRS DUNE ARTISTE 

Car elle avait gardé une très haute 
idée de l'autorité maternelle et de ses 
prérogatives. Elle avait conservé aussi 
des sentiments profondément religieux 
qu'elle m'avait communiqués. 

Je n'ai jamais manqué, en effet, de 
faire brider, les jours où je chantais, un 
cierge à la Vierge. Ah ! j'étais une bonne 
cliente des marchandes de Notre-Dame- 
des-Victoires! 

Superstition, diront des sceptiques qui 
peut-être riront de moi. Mais ne va-t-on 
pas au danger lorsqu'on affronte une 
salle de spectacle? J'agissais comme les 
marins qui vont offrir des ex volo à quel- 
que madone avant d'affronter la mer 
dont ils sont toujours sur le point d'être 
la proie ? 

11 n'y a jamais eu entre ma mère et 



PACKS INTIMES 171 



moi que quelques petits nuages, venant 
de ce qu'elle me voulait encore traiter 
un peu en gamine, alors que j'étais une 
femme, et une femme accoutumée aux 
faveurs du public. Elle a beaucoup aimé 
sa fille et sa fille le lui a rendu autant 
qu'il était en elle, en lui faisant jusqu'à 
la fin la vie la plus douce et la plus tran- 
quille. 

N'étais-je pas mise en mesure de le 
faire par l'indulgence, les gâteries du 
public et de tous ceux qui m'entouraient? 
Elle eût bien ri, la petite fille du concert 
de Charleroi, si on lui eût dit qu'un jour, 
fêtée dans le premier théâtre du monde, 
elle frayerait avec tout ce que Paris comp- 
tai! d'hommes célèbres à la fin de l'empire 
et se ferait entendre aux Tuileries en 
maintes circonstances. 11 eût bien ri, sans 



172 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE 



doute aussi, malgré son amour pour sa 
fille. le pauvre père qui, hélas ! était trop 
tôt disparu. 

Singulièrement brillantes avec, cepen- 
dant, quelque familiarité d'allure, ces 
soirées des Tuileries. L'impératrice était 
fort affable, non sans un certain laisser- 
aller. Elles étaient assez fréquentes, et, 
presque toujours, dans les dernières 
années, mon nom était au programme. 

À titre de curiosité, voici la reproduc- 
tion de l'un d'eux : 

PALAIS DES TUILERIES 



Concert du Lundi 12 Mars 1866 



PROGRAMME 



PREMIERE PARTIE 

1. Chœur de Moïse Rossink 



PAGES INTIMES 173 

2. Marche vers l'avenir (chant) . . . Faure. 

M. Belval. 

3. Polonaise de Jérusalem Verdi. 

M me Saxe-Castelmary. 

4. Air du Siège de Corinthe Rossini. 

M. Faure et les chœurs. 

5. Duo de l'Africaine Meyerbeer. 

M» 16 Saxe-Castelmary et M. Naudin. 

0. Andante du Prophète Meyerbeer. 

M"« Bloch. 

7. Credo cYEsther Jules Cohex. 

M mei Saxe-Castelmary, Bloch, MM. Naudin, Faure, 
Belval et les chœurs. 

DEUXIÈME PAKTIE 

1. Scène d'Orphée Gluck. 

M lle Bloch et les chœurs. 

2. Romance de Joconde Nicolo. 

M. Faure. 

3. Trio de Jérusalem Verdi. 

M iue Saxe-Castelmary, MM. Naudin et Belval. 

4. Le Printemps Gouxod. 

M. Faure. 

5. Air de Cosi fan tutti Mozart. 

M. Naudin. 

0. Ave Maria Gouxod. 

M me Saxe-Castelmary, M. Alard. 

10. 



174 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



J'étais, d'ailleurs, l'incident que je 
vais relater le prouve, tenue en réelle 
estime à la Cour. 

La veille du dernier concert qui eut 
lieu, avant la guerre, je reçus chez moi la 
visite d'un chambellan de l'Empereur 
qui, de sa part, me venait demander ce 
que je préférais : toucher mon cachet 
habituel ou recevoir un cadeau de Sa 
Majesté. 

Ce sont là de ces démarches qui 
flattent toujours une artiste. Je répondis 
au chambellan que le cadeau qu'au 
moins je conserverais me serait infini- 
ment plus agréable. L'utile, en effet, 
m'importait, en l'occurrence, assez peu. 

Eh bien, j'eus à la fois l'utile et l'a- 
gréable, car, après le concert, je reçus le 
cadeau tout en touchant le cachet. 



PAGES INTIMES 175 

On a pu remarquer que dans le pro- 
gramme qui vient d'être reproduit, mon 
nom qui tient, je crois, une large place, 
y est orthographié SW,/'e-Castelmary. 

L'orthographe exacte de mon nom de 
jeune fille est Sasse. Ce fut M. Garvalho 
qui, à mon entrée au Lyrique, m'y lit 
substituer celui de Saxe, avec un e muet 
à la fin, en disant que c'était un nom 
déjà connu dans la musique. 

Je fus donc Saxe pendant plusieurs 
années. Vers la fin seulement de mon 
séjour à l'Opéra, M. Sax, le facteur bien 
connu d'instruments, s'avisa de trouver 
la chose mauvaise et voulut m'interdire 
de porter ce nom, même avec Ye muet 
final. 

Ce fut une des gaietés de la fin de l'em- 
pire. Les chroniqueurs s'en donnèrent 



176 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE 

à cœur joie, aux dépens du père Sax, 
comme on disait. Celui-ci, irrité par les 
railleries, me menaçait de faire un pro- 
cès. Cela m'importait peu, car avec le 
fameux e muet, nul ne pouvait m'empê- 
cher de porter ce nom. 

Cependant des amis s'entremirent. On 
chercha un terrain d'entente et on m'en- 
gagea, moi, devenue française, à re- 
prendre mon vrai nom, dont la dési- 
nence était plus française. Je le fis avec 
plaisir, et l'incident, dont je m'amusais, 
au fond, fut ainsi vidé. 

Je crois cependant que, en tant qu'ins- 
trument, je n'eusse point déparé la col- 
lection du « père Sax ». On en peut 
faire d'or, ils n'égaleront jamais la voix 
humaine, et Dieu, je puis le dire, m'en 
avait vraiment donné une. 



PAGES INTIMES 177 



Cet incident na d'autre importance 
que de montrer combien les pseudo- 
nymes peuvent, parfois, vous causer 
d'ennuis. 

Je reviens au courant de mon exis- 
tence. 

Les hommes qui se proclamaient le 
plus haut les admirateurs de ce qu'ils 
voulaient bien appeler mon talent, avaient 
nom Sainte-Beuve, Emile de Girardin, 
le baron Haussmann — qui, un soir, au 
commencement de la guerre, après l'épi- 
sode de la Marseillaise, que je conterai 
plus loin, dut m'enlever subrepticement 
dans sa voiture, pour me soustraire à la 
poursuite de braves gens désireux de le 
renouveler, — Roqueplan, Arsène Hous- 
saye, Boitelle, alors préfet de police, 
etc., etc. 



178 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



Pas de dîners ou de réceptions sans 
moi, chez ces hommes connus à des titres 
divers. Infatigable, à cette époque, je 
chantais chez quelqu'un d'eux presque 
chaque fois que je n'étais pas à l'affiche 
de l'Opéra. Et lorsque ce n'était pas chez 
eux, c'était chez moi. 

Car la fille de l'obscur petit chef de 
musique belge recevait, elle aussi ; le 
tout-Paris littéraire, artistique, politique 
s'asseyait à sa table. Dans son salon on 
entendait la Frezzolini, Rosine Bloch, 
Naudin, le merveilleux Yasco de Y Afri- 
caine, et combien d'autres que je n'oublie 
pas, mais dont la nomenclature serait 
trop longue. 

J'avais également, dans le monde pro- 
prement dit, de très belles relations. 
M. et M me Henri de Pêne, M. Edmond 



PAGES INTIMES 179 

Tarbé étaient pour moi de vrais amis. 
J'ai fort bien connu aussi l'un des 
hommes les plus brillants de l'époque, 
le duc de Morny. Je ne ferai pas son por- 
trait dont se sont chargées des plumes 
plus autorisées que la mienne. Je répé- 
terai seulement qu'il était la courtoisie, 
la galanterie faite homme. 

Il venait fort souvent à l'Opéra, et ne 
manquait guère de venir dans ma loge 
me saluer, me féliciter chaudement et 
non d'une façon banale, mais avec des 
aperçus révélant le goût artistique le plus 
lin. 

Un autre personnage dont j'ai gardé 
un excellent souvenir est le prince de 
Joinville, dont je fis la connaissance à 
Milan, tandis que je chantais à la 
Scala. 



180 SOLVENIKS D'UNE AUTISTE 






Il se fit un soir présenter et me combla 
d'éloges, en exprimant le regret que le 
rôle que j'interprétais ne fut pas celui de 
Valentine des Huguenots. 

— Je le chanterai dans trois jours, 
prince, lui dis-je. 

— Eh bien, répondit-il, quoique je 
sois fort pressé de gagner Rome, j'atten- 
drai. 

Il attendit, en effet, et vint m'appiaudir 
ce soir-là avec d'autant plus d'empresse- 
ment qu'il adorait les œuvres de Meyer- 
beer. 

Mais le prototype de la courtoisie 
affable et de haut ton, le grand seigneur 
de vieille souche était le duc d'Aumale, 
que je rencontrai assez souvent dans des 
maisons amies. 11 était, en tous points, 
un de ces hommes rares avec qui les 



PAGES INTIMES 181 

relations, même superficielles, sonl sin- 
gulièrement attrayantes. 

Ah! oui, c'était vraiment une char- 
mante vie que la mienne, ainsi fêtée 
partout comme au théâtre. Quoi d'éton- 
nant que je me fusse prise d'un profond 
amour pour cette France où l'on m'avait 
accueillie avec tant de bienveillance et de 
bonté? N'étais-je pas, d'ailleurs, devenue 
française par mon mariage? 

Aussi, comme tant d'autres, vis-je 
éclater la guerre de 1870 presque avec 
joie, tant j'avais de confiance en la vic- 
toire de nos armes. 

Combien terriblement nous devions 
être déçus ! 

Je ne puis sans une émotion intense 
revivre les heures de cette sombre 

époque. 

h 



182 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE 

Dès que la guerre fut déclarée, la foule, 
partout, réclama à grands cris la Mar- 
seillaise. A l'Opéra il en fut de même, et 
c'est moi que la direction désigna pour 
la chanter. 

Quelle soirée ! quelle inoubliable soi- 
rée ! 

Une salle comble, écoutant dans un 
religieux silence les strophes sacrées de 
l'Hymne national. Et moi, centre de ces 
milliers de regards, interprète de l'œuvre 
sublime dont je faisais passer le frisson 
dans les cœurs, un genou en terre pour 
entonner, drapée dans les plis du dra- 
peau, la dernière strophe. 

C'est à ce moment qu'Emile de 
Girardin avait crié : « Debout tout le 
monde ! ». Et la aile s'était dressée 
comme un seul homme, haletante, sus* 




Marie Sasse chantant la Marseillaise à l'Opéra, 
d'après une lithographie de l'époque. 



PAGES INTIMES 185 

pendue à mes lèvres, pour exhaler sa 
fièvre patriotique, au dernier accent, 
dans une frénétique acclamation. Oh ! 
oui, quelle soirée ! Et suivie de tant 
d'autres semblables ! 

Ce fut une fureur. Quand je ne chan- 
tais pas la Marseillaise à l'Opéra, c'était 
chez Girardin. A côté de moi, Agar la 
déclamait avec cette sombre énergie, et, 
tout ensemble, cette fougue irrésistible, 
cette envolée lyrique qui faisaient d'elle 
la dernière grande tragédienne que nous 
ayons eue. 

Eh bien, malgré l'extraordinaire im- 
pression que m'ont laissé ces soirées, 
j'en conserve une plus puissante encore, 
celle-ci : 

Depuis que j'avais chanté la Mar- 
seillaise à l'Opéra, mon nom était bien 



186 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



plus connu de la foule. On l'associait lout 
naturellement à la manifestation qui 
avait, eu lieu, et pour la masse de ceux 
qui, n'y ayant pas assisté, en avaient 
trouvé l'écho dans les journaux, j'incar- 
nais l'Hymne national. Je le sus ainsi : 

Le 6 août, ayant pris un fiacre pour 
me rendre à l'Opéra, je vis dans Paris 
une animation extraordinaire. Les gens 
couraient les uns au-devant des autres, 
s'interpellaient avec des gestes fébriles, 
échangeaient de brèves paroles et se 
quittaient, toujours courant. 

De ci de là, des groupes se formaient 
où l'on discutait avec vivacité en se 
montrant des feuilles fraîchement tirées. 
Tl y avait dans l'air comme une odeur 
de poudre, un hourvari de bataille et de 
victoire. 



PAGES INTIMES 187 



J'allais à l'Opéra pour toucher mes 
appointements. La chose faite, je sortais 
de chez le caissier, lorsque je croisai 
Rosine Bloch qui me dit joyeusement : 

— Bonne journée!... Il paraît que les 
Prussiens ont été écrasés. 

— Ah ! fis-je, c'est donc cela que tout 
Paris semble sens dessus dessous. 

— Oui. 

— Il faut voir ça, repris-je. Viens 
avec moi. 

Nous montons en voiture et quelques 
minutes après nous débouchons sur le 
boulevard. Mais là, arrêt presque immé- 
diat. 

Quelle cohue ! et quelle fièvre ! quel 
enthousiasme !... On s'écrasait sur les 
trottoirs et sur la chaussée. Et tous ces 
gens avaient, comme dit je ne sais quel 



188 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

poète, la flamme au cœur, en attendant 
d'avoir la palme à la main. La joie était 
générale. Une émotion généreuse planait 
sur cette foule vibrante. 

Les camelots qui, d'instant en instant, 
arrivaient par les rues adjacentes avec, 
toujours, de plus nouvelles nouvelles, 
se voyaient littéralement dépouillés en 
un clin d'œil de leur papier, qu'on se 
repassait de mains en mains, qu'on 
lisait tout haut avec des cris, des excla- 
mations, des trépignements... 

Poignées au cœur toutes deux, Bloch 
et moi, par le spectacle de cet enthou- 
siasme patriotique, nous regardions de 
tous nos yeux, la voiture arrêtée par les 
remous de la foule, quand, soudain, une 
voix dit, près de moi : 

— Mais c'est Marie Sasse ! 



PAGES INTIMES 189 

Aussitôt, de tous les côtés : 

— Marie Sasse?... Où?... Oui, c'est 
elle... Marie Sasse !... 

Et un cri partit : 

— La Marseillaise ! 

Cent voix, puis mille répétèrent : 

— La Marseillaise ! 

Un cercle vivant s'était formé instan- 
tanément autour de la voiture. Des 
mains se tendaient vers moi... et... 
et je perdis la tête, grisée subitement, 
moi aussi, par cette atmosphère eni- 
vrante. 

Je me dressai, comme sous une com- 
motion électrique, et, debout dans ma 
voiture, dominant la foule où se fit un 
subit silence, à pleine voix j'attaquai 
l'Hymne national. 

Jamais peut-être je n'ai chanté, sinon 

11. 



190 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE 

avec plus d'élan, du moins avec une 
conviction plus ardente; jamais ma voix 
n'a sonné dans les salles les plus pro- 
pices comme sur ce boulevard des Ita- 
liens, en plein air ; jamais je ne me 
suis sentie plus secouée et plus en 
communion d'âme avec l'àme des fou- 
les. 

Une immense acclamation s'éleva lors- 
que j'achevai la première strophe. L'en- 
thousiasme tournait au délire, prenant 
d'inouïes proportions à mesure que se 
déroulait le chant tragique dont mille et 
mille voix entonnaient formidablement 
le formidable refrain. 

Mais un religieux silence plana sur la 
multitude quand j'entonnai la 1 dernière 
strophe, la plus noble, la plus haute, 
avec toute la ferveur que je pouvais 



PAGES INTIMES 191 



mettre dans cette sublime invocation : 



Amour sacré de la Patrie, 

Conduis, soutiens nos bras vengeurs !. 



Ce ne fut plus même du délire, mais 
de la frénésie. A la fin, des gens qui ne 
s'étaient jamais vus s'embrassaient fra- 
ternellement, et le grand appel : « Aux 
armes, citoyens ! » grondait sous le ciel. 

Des bouquets tombaient dans ma voi- 
ture et l'on criait : « Encore ! encore ! » 

De suite, je recommençai, voyant tou- 
jours autour de moi de nouvelles figures, 
car ma voiture, presque portée par le 
flux et le reflux de cette mer humaine, 
avançait lentement, par saccades. « En- 
core ! encore! » répétaient ceux auprès 
de qui nous arrivions ainsi. Et je re- 



192 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

commençais toujours. J'ai certainement 
chanté au moins trente strophes de cette 
Marseillaise effrénée. Mais en arrivant 
au coin du faubourg Montmartre, je tom- 
bai assise, épuisée, haletante, faisant 
signe que je n'en pouvais plus, suppliant 
par gestes cette foule inlasséedeme faire 
grâce. Et l'on ne voulait rien entendre, 
on continuait de crier: « Encore! en- 
core ! » 

Alors, un petit mobile s'approcha de 
la voiture, et, me présentant son képi, 
me dit : 

— Quêtez pour ceux qui sont là bas, 
Madame. 

C'était une vraie inspiration. Je tendis 
le képi autour de moi et ce fut une 
extraordinaire bousculade, chacun vou- 
lant m'apporter son obole. 



PAGES INTIMES 193 

En un rien de temps, j'avais recueilli 
plus de 1.000 francs, que j'allai remettre 
à mon ami Edmond Tarbé, au Gau- 
lois. 

Une éclaircie se produisit au carrefour 
dont profita mon cocher. Il lança son 
cheval dans le faubourg Montmartre et 
partit au grand trot, poursuivi par vingt 
groupes de patriotes, tandis que l'écho 
roulait toujours autour de nous — la 
Marseillaise. 

J'arrivai chez moi brisée, bouleversée 
jusqu'au fond de l'être par l'émotion la 
plus violente que j'aie .jamais ressen- 
tie, mais heureuse, oh! oui, heureuse 
comme il a été donné à peu d'artistes de 
l'être. Combien ont eu dans leur vie une 
heure semblable, une heure où toutes 
leurs facultés ont été ainsi mises au ser- 



194 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

vice de la plus noble, la plus haute des 
passions: le patriotisme? 

Hélas ! c'était, une fois de plus, sur une 
fausse nouvelle que cette effervescence 
populaire s'était déchaînée. On l'appre- 
nait peu après, et ce me fut un coup 
sensible d'avoir ainsi bercé une espé- 
rance si tôt déçue. 

J'ai dit ailleurs comment j'avais quitté 
Paris et n'étais plus remontée sur une 
scène parisienne. 

Ce ne fut point ma faute, pourtant, 
mais celle de... Victor Hugo. Et voici 
dans quelles circonstances : 

Un de mes triomphes à Madrid avait 
été, je l'ai dit, Lucrezia Borgia. 

Les noms de mes deux partenaires, le 
ténor Robert Stagno, un admirable Gen- 
naro, et la basse Selva, le plus beau duc 



PAGES INTIMES 195 

Alphonse que j'aie connu, disentassez ce 
qu'était l'interprétation de Lucrezia dans 
la cité madrilène. 

Mon succès, entourée de ces parte- 
naires, avait été tel, que Vizentini, alors 
directeur du Lyrique, à la Gaîté, qui était 
venu m'entendre, voulut monter Lucrèce 
en français et m'offrit, pour créer le rôle 
à Paris, un engagement superbe. 

C'était aller au devant de mes désirs. 
Je ne souhaitais rien tant que paraître 
devant le public parisien dans cette 
pièce, tellement je m'y sentais, comme 
on dit, « vraiment entrée dans l'héroïne ». 
Mais il fallait l'autorisation de Victor 
Hugo. J'allai la lui demander, et ce n'est 
pas sans émotion que je me trouvai en 
face de lui. 

Le maître me reçut avec cette affabi- 



196 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

lité, cette grâce souriante qu'il montrait 
surtout vis-à-vis des femmes et des ar- 
tistes. Il se déclara prêt à tout pour 
m'être agréable — sauf à laisser jouer à 
Paris la partition de Donizetti. 

— Je donnerais beaucoup pour vous 
voir dans Lucrèce, me dit-il, mais la 
musique, voyez-vous... 

Evidemment le grand poète jugeait 
son œuvre dénaturée par Donizetti et ne 
voulait pas qu'elle fût présentée à Paris 
sous cette formé. «C'était assez, disait-il, 
qu'on la pût entendre ainsi à l'étranger. » 

— Mais pourquoi, conclut-il, ne joue- 
riez -vous pas ce rôle tel que je l'ai 
écrit? Il est tout à fait dans votre nature, 
dans votre tempérament. Vous y seriez 
merveilleuse. 

J'observai au maître que, artiste lyri- 



PAGES INTIMES 197 

que, chanteuse, je ne possédais pas l'art 
de la déclamation, pour lequel la voix se 
pose autrement. Je ne pouvais que chan- 
ter le rôle musicalement traduit par 
Donizetti, en mettant toutes mes facultés 
à en exprimer le caractère et l'allure 
dramatiques. 

Victor Hugo m'écouta avec bien- 
veillance, mais en hochant la tête. Et, 
finalement, malgré mes instances, mal- 
gré son envie de me voir interpréter cette 
création de son cerveau, il refusa l'au- 
torisation, trouvant, lui poète, la forme 
musicale inférieure pour l'expression de 
sa pensée. 

Ici s'arrêtent mes souvenirs intimes, 
ceux, tout au moins, qui peuvent avoir 
peut-être quelque intérêt pour d'autres 
que moi, à cause de l'évocation des 



198 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

événements auxquels je me suis trouvée 
mêlée, et des hommes connus de tous 
que j'ai approchés au cours de ma 
carrière. 

L'artiste disparaît, cédant la place au 
professeur. 



LE PROFESSORAT 



Ce n'est pas uniquement pour la satis- 
faction de rappeler mes souvenirs et 
pour les conter au public, dont une par- 
tie ne ma point connue au théâtre et 
ne saurait, par conséquent, s'y intéres- 
ser en aucune façon, que j'ai entrepris 
d'écrire ce petit livre. 

Passionnée de mon art, voulant tra- 
vailler encore pour lui, après avoir 
quitté la scène, j'ai cru qu'il était bon 
de montrer, par mon exemple, que tou- 



200 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

tes les difficultés sont surmontables, 
qu'on ne doit point se décourager devant 
les nécessités de l'existence qui peuvent 
vous obliger à débuter de la façon la plus 
modeste et dans les plus infimes emplois, 
que ce qu'il faut, avant tout, pour parve- 
nir, c'est vouloir fermement, énergique- 
ment. 

Certes, les moyens naturels sont indis- 
pensables ; mais il existe le plus et le 
moins. Il n'y a pas, il ne peut pas y 
avoir que des étoiles comme la Cruvelli, 
la Malibran, la Miolan-Carvalho, la Yiar- 
dot dans la vie théâtrale. Et, quelles que 
soient les facultés, on en peut tirer parti 
toujours, avec l'amour de l'art, la per- 
sévérance et l'étude. 

Ceci m'amène à la question que je 
veux traiter maintenant, pour terminer 



LE PROFESSORAT 201 

utilement ce volume, dédié surtout aux 
artistes futurs. 

Cette question, c'est celle de l'ensei- 
gnement et du professorat. 

A l'heure actuelle, elle est grave, si 
grave qu'il n'y a presque plus de chan- 
teurs ni de chanteuses. Et cependant, les 
voix ne manquent pas plus aujourd'hui 
qu'il y a vingt, trente ou cinquante ans. 
Je suis à même de le constater chaque 
jour. 

J'ai eu l'inexprimable joie de travailler 
avec presque tous les maîtres consacrés 
de la musique dramatique; j'ai eu le 
bonheur de chanter avec nombre des 
grands artistes qui ont illustré la scène 
et qui possédaient les plus pures tradi- 
tions. Je me suis formée à leur école, 
me pénétrant de leurs conseils, m'inspi- 



202 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

rant de leur exemple, au point qu'ils ont 
bien voulu me traiter non pas même 
en émule, mais en égale et que j'ai par- 
tagé leurs succès. C'est pourquoi j'estime 
avoir le droit de parler de cet art qui 
m'est cher et qu'à leurs côtés j'ai 
exercé. 

Voyons donc comment nous en som- 
mes arrivés à la situation actuelle. 

Tout se tient et s'enchaîne. La diffu- 
sion du théâtre, la création de multiples 
scènes ont eu leurs avantages, mais aussi 
leurs inconvénients. Du jour où l'on a 
chanté le répertoire lyrique dans un très 
grand nombre de villes, il a fallu, forcé- 
ment, un très grand nombre d'exécu- 
tants. Mais comme, dans presque toutes 
ces villes, on ne pouvait donner aux 
artistes, faute de ressources suffisantes., 



LE PROFESSORAT 203 



que des appointements minimes ; comme, 
d'un autre côté, les exigences de la vie 
augmentent sans cesse, il s'est trouvé 
bientôt que les jeunes artistes montaient 
sur la scène avant d'avoir parachevé 
leurs études, avant d'avoir dégrossi leur 
organe, incapable, par conséquent, de 
supporter des fatigues pour lesquelles il 
était mal préparé encore. Combien de 
voix superbes ont été ainsi gâchées ! 

De son côté, pour répondre à ce même 
besoin d'interprètes, l'enseignement est 
devenu hâtif, donc mal ordonné. On a 
fait, si je puis ainsi dire, de la culture 
de voix intensive. Mais l'usure de tout 
organisme correspond à la rapidité de 
son développement. Plus vite on forme 
un chanteur — et on ne le forme jamais 
alors complètement — plus vite, il voit 



204 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

son organe décliner, perdre de son éclat 
et de sa force. 

En outre, du moment qu'il s'agit de 
ne donner qu'une éducation superficielle, 
qu'il faut, en quelque sorte, improviser 
un chanteur, ce qui ne se peut faire 
qu'en abandonnant les sérieux et grands 
principes, qu'il faut bien appeler conser- 
vateurs, à quoi bon les sérieux et grands 
professeurs? 

Dans l'état actuel du théâtre, ceux qui 
savent et peuvent enseigner, c'est-à-dire 
former une voix, la mettre au point, 
tout en transmettant à l'élève les saines 
et hautes traditions de l'art pur, sont 
devenus presque des gêneurs. 

Plus il y a de chanteurs ratés, ne pou- 
vant plus exercer après quelques saisons, 
parce qu'ils ont trop tôt abusé d'un 



LE PROFESSORAT 205 

organe inexpérimenté, et plus le monde 
artistique s'enrichit (?) d'une cohue de 
professeurs incapables, puisqu'ils se met- 
tent à enseigner ce qu'ils n'ont jamais 
su. Mais ils s'étiquetent : ancien fort 
ténor, ex-première chanteuse de X, Y ou 
Z, ville importante, et cela suffît. D'autant 
qu'ils donnent leurs leçons à des prix 
dérisoires — quoique, à coup sûr, trop 
élevés pour ce qu'elles valent. Mais, à 
notre époque, il faut du bon marché 
avant tout. Et, comme dans les magasins 
de « laissés pour compte », on en a pour 
son argent. 

Voilà donc comment se forment aujour- 
d'hui la majorité des chanteurs : en 
quelques mois, sans méthode sûre, sans 
progression logique, sans connaissances 
réelles, en un mot, ni de la physiologie 

\2 



206 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

de l'organe, ni de la musique. Comment 
s'étonnerait-on de la déchéance de l'art 
du chant? 

— Mais, objecteront quelques per- 
sonnes, il n'y a pas que cet ensei- 
gnement libre. Nous vous abandonnons 
la plupart de ceux qui le pratiquent 
et reconnaissons la justesse de vos 
critiques. Cependant, il y a, dans le 
problème, un facteur que vous ou- 
bliez. 

— Quel? 

— Le Conservatoire, national, ne vous 
déplaise, et ses succursales, où l'ensei- 
gnement de la musique et du chant est. 
entouré de toutes les garanties désirables ; 
le Conservatoire, fidèle gardien des prin- 
cipes et des traditions; le Conserva- 
toire... 



LE PROFESSORAT 237 



— Ah! oui, le Conservatoire. Parlons- 
en un peu, voulez-vous? 

En matière d'enseignement, je viens 
de le dire et je dois le répéter ici, en 
matière d'enseignement, il faut, primor- 
dialement, au professeur, la technique. 
Comment, en effet, démontrera-t-il, fera- 
t-il apprécier à l'élève les difficultés du 
métier, lui apprendra-t-il à les surmon- 
ter, le guidera-t-il, enfin, dans les études, 
si, n'ayant que peu ou même pas exercé, 
il ne connaît ces difficultés que par ouï 
dire? 

Que penseriez-vous d'un monsieur qui 
prétendrait enseigner la peinture sans 
connaître les lois des couleurs et sans 
avoir jamais manié un pinceau! 

Mieux encore : appellerait-on à pro- 
fesser la fugue, au Conservatoire même, 



208 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

un monsieur dont les études se seraient 
arrêtées au Traité d'harmonie de Bazin? 
Xon. Mais alors, pourquoi faire, au point 
de vue de renseignement lyrique, ce que 
l'on ne fait pas dans les autres branches 
de l'art musical ? 

11 existe, au Conservatoire et dans 
ses succursales, des professeurs qui ont 
ainsi assumé la tâche d'enseigner ce 
qu'ils n'ont jamais connu que par à peu 
près, dont ils ont vaguement appris la 
théorie, mais dont ils ignorent la pra- 
tique. Ils sont l'opposé de ces professeurs 
libres dont je parlais tout à l'heure, qui, 
eux, ont pratiqué peu ou prou, mais à la 
diable, et n'ont jamais rien appris. 

On reste stupéfié en lisant la liste des 
professeurs du Conservatoire chargés de 
préparer les jeunes gens à l'art lyrique. 



LE PROFESSORAT 209 

À part quelques-uns, ces noms sont 
profondément inconnus au théâtre. 

Et voilà ce qui se passe : les cours du 
Conservatoire étant d'une périodicité 
insuffisante pour les études rapides que 
Ton veut faire, les élèves prennent, en 
dehors, des leçons « à bon marché » 
auprès d'ex-chanteurs n'ayant aucun 
savoir réel. Là, on leur enseigne théori- 
quement un art dont on ignore la pra- 
tique ; ici, on leur montre la pratique 
d'un art dont on n'a jamais possédé les 
bons, les solides principes. 

Et l'élève va ainsi de Charybde en 
Scylla, ballotté du mauvais au pire. 

Ce qu'il peut résulter d'une éducation 
artistique ainsi faite, nous en voyons 
tous les jours de déplorables exemples. 
Les traditions se perdent ; on ne sait 

12. 



210 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

plus chanler, on ne sait plus dire la 
phrase musicale, on ne sait même plus, 
souvent, émettre le son. Et les grandes 
œuvres du répertoire, même sur nos pre- 
mières scènes, sont « sabottées » par 
des interprètes qui n'ont ni compréhen- 
sion, ni style, ni voix même. 

Tout cela, est-ce moi seule qui le 
pense? Je ne me permettrais pas de le 
dire, à coup sûr, s'il en était ainsi. 11 
serait trop facile alors de me faire de 
gênantes réponses. Mais je suis l'écho 
des plaintes générales. J'exprime, en 
quelques lignes, ce qui se répète partout, 
et n'ai d'autre rôle, en l'espèce, que de 
rapprocher les faits trop connus de tout 
le monde, pour en signaler l'origine et 
en faire ressortir les conséquences. 

La réalité, la voici : il y a, au Conser- 



LE PROFESSORAT 211 

vatoire, des classes de composition où se 
forment à peu près tous ceux qui doi- 
vent devenir des compositeurs de talent 
ou même de génie, grâce à l'excellence 
des professeurs qui sont, à proprement 
parler, des maîtres ; 

Il y a des classes d'instruments d'où 
sortent les exécutants les plus brillants, 
car ils ont reçu les leçons des plus dis- 
tingués parmi les instrumentistes ; 

11 y a, enfin, des classes de chant et de 
déclamation lyrique dont, sauf excep- 
tions, les élèves se montrent notoirement 
inférieurs — j'en appelle à l'unanimité 
des critiques les plus autorisées qui 
accueillent les concours de fin d'année 
— parce que... parce que ces classes, 
sauf exceptions encore, ne sont pas diri- 
gées comme elles devraient l'être. La 



212 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

disproportion qui existe entre les pre- 
mières et celles-ci est, on ne saurait le 
nier, flagrante. 

Ce n'est point parce que je professe 
moi-même que je n'aurais pas le droit 
de dire cela, et ce n'est point parce que 
je ne professe pas au Conservatoire que 
je le dis. Je suis, hors du faubourg Pois- 
sonnière, en trop bonne compagnie. Je 
constate simplement que l'on a organisé, 
au Conservatoire, un enseignement de 
l'art lyrique auquel ne furent et ne sont 
appelés ni les Viardot, ni les Miolan- 
Carvalho, ni les Faure, ni quelques 
autres encore qui, pourtant, ont fait et 
font du professorat à la fin de leur car- 
rière. En regard de cette constatation, 
mettez les résultats obtenus depuis trop 
longtemps par cet enseignement, résul- 



LE PROFESSORAT 213 

tats appréciés par tous les hommes com- 
pétents comme vous le savez, et con- 
cluez. 

Bien évidemment, le vice est dans l'ins- 
titution elle-même. Je n'ai pas à recher- 
cher l'origine de ce mal, administrative- 
ment officiel, qui frappe l'enseignement 
lyrique d'une façon presque exclusive, et, 
l'ayant signalé comme je le devais faire 
pour répondre, par avance, à une ob- 
jection que je savais devoir surgir, je 
passe. 

Les conseils que je veux donner ici se 
trouvent résumés déjà dans mon Art du 
chant, car ce que j'ai dit alors demeure 
vrai et je ne puis guère dire autre chose. 
Ces conseils sont le résultat de la longue 
expérience que m'ont donnée mes douze 



214 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

années d'Opéra, c'est-à-dire le contact 
incessant avec le goût élevé et sûr du 
public parisien; huit ans de carrière ita- 
lienne, c'est-à-dire l'épreuve décisive des 
auditions les plus variées, Milan, Flo- 
rence, le Caire, Saint-Pétersbourg, Ma- 
drid, Lisbonne, Barcelone, etc. C'est 
enfin ce que quinze années de profes- 
sorat, couronnées de nombreux succès, 
m'ont permis de recueillir, en corrobo- 
rant par l'observation générale ce qui 
n'était que l'observation particulière, 
spécialisée. 

On prétend que les voix s'en vont; c'est 
une plaisanterie, je l'ai déjà dit. 11 y a 
toujours des larynx etdes cordes vocales, 
mais le professeur de chant doit savoir 
les diriger. Si parfois les voix s'abîment, 
c'est tout simplement parce que ces voix 



LE PROFESSORAT 215 

n'ont pas été suffisamment étudiées au 
préalable par le maître qui les devait 
former. 

L'enseignement du chant ne peut pas, 
ne doit pas être le même pour tous; il 
doit varier avec les différents tempéra- 
ments des élèves, quoique, cependant, il 
y ait certaines règles générales qu'on est 
tenu de respecter. 

C'est par une consciencieuse étude des 
facultés de l'élève qu'on peut se rendre 
compte de ses qualités, de ses défauts, 
de la possibilité de développer les unes 
et de corriger les autres. 

La chose la plus importante peut-être 
à déterminer, car elle décide souvent de 
l'avenir d'un artiste, c'est de se rendre 
compte, avant tout, de la catégorie à 
laquelle appartient une voix. 



216 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

Beaucoup classent la voix, à l'état 
fruste, d'après l'étendue : soprano, mezzo, 
contralto; ténor, baryton ou basse. C'est 
une erreur grossière. Ce qui classe la 
voix, c'est le timbre. 

Qu'est-ce qui différencie un violon d'un 
alto? le timbre. Montez un violon avec 
des cordes d'alto et vice versa; vous 
changerez l'étendue non le timbre. Votre 
violon sera toujours violon et votre alto 
alto. Il en est de même pour les voix, 
qu'on déplace assez facilement, au moins 
dans une certaine mesure, tandis que 
l'on ne change pas le timbre. 

Donc, avant même de commencer les 
exercices préliminaires, reconnaître la 
nature de la voix, afin de la travailler 
pour le genre auquel elle est destinée. 

Il se rencontre des voix exception- 



LE PROFESSORAT 217 

nelles, difficilement classables ; mais 
toute méthode s'applique aux généra- 
lités, non aux exceptions. 

Autre observation primordiale : il faut, 
avant toute chose également, distinguer 
une voix de concert d'une voix de théâtre, 
car renseignement doit alors différer, 
chanter dans une salle de concert, un 
salon, ou sur une scène étant deux arts 
absolument différents. 

Un certain discernement est néces- 
saire pour apprécier le caractère d'une 
voix, le volume qu'elle peut prendre. 
Mais les artistes réels, ceux qui savent 
ne s'y trompent guère. C'est ainsi que 
M me Ugalde, dès que je lui eus été pré- 
sentée, sentit que ma place n'était pas 
au concert et sut prévoir l'avenir. auquel 
je n'aurais osé songer. 

13 



218 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE 

Ceci posé, dont l'importance est capi- 
tale, arrivons à l'exercice du chant. 

La voix étant un instrument, doit être 
travaillée comme telle, avec tous les soins 
que comporte sa délicate constitution. Il 
faut apporter dans sa formation une 
grande prudence, afin de ne pas fatiguer 
les cordes vocales, pratiquer peu à la 
fois et souvent, pour arriver de façon 
progressive, par le mécanisme de l'exer- 
cice, à l'assouplissement d'abord, puis à 
l'expansion, à la force. 

11 est indispensable de savoir vocaliser 
pour bien chanter et pour conserver sa 
voix ; mais il est bien entendu qu'une pra- 
tique exagérée des vocalises arriverait à 
user l'organe et à détendre les cordes 
vocales. N'abusons de rien, mais usons. 

Ponchard, Levasseur, M me Dorus, bien 



LE PROFESSORAT 219 

d'autres, dans un âge très avancé chan- 
taient encore avec des voix admira- 
blement posées, parce que ces merveil- 
leux artistes étaient des vocalistes de 
premier ordre. 

Donc, jeunes gens, apprenez à vocali- 
ser, mais avec méthode, lentement, po- 
sément. Qui va piano va sano e qui va 
sanovalonlano, dit l'italien. Ce proverbe 
semble avoir été fait pour le chant. Le 
travail précipité ne donnera qu'une mau- 
vaise vocalise, communément appelée 
« savonnage » ; la voix n'apprendra pas 
à poser le son, et quand ce défaut est 
contracté, il n'y a plus rien à faire. 

Donc, vocaliser lentement, du gosier 
et non des lèvres, le menton immobile, 
afin de ne pas changer la qualité du son; 
se tenir bien droit, la poitrine bombée, 



220 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



les épaules effacées, de façon à ce que le 
sang circule facilement et que l'on n'é- 
prouve aucune gêne. 

Le professeur doit inculquer soigneu- 
sement ces principes. Lorsque l'élève 
travaille seul, il est très bon que ce soit 
devant une glace, afin de s'observer 
attentivement et de se mieux écouler 
même, car on entend mieux quand on 
voit. 

Les sons doivent se succéder sans sac- 
cades, quoique nettement détachés, afin 
d'éviter les nuances intermédiaires où 
traînent les voix inexpérimentées ou 
gâchées. Le son que l'on quitte sera le 
point d'appui de celui que l'on attaque. 

Les sons doivent être considérés 
comme les anneaux d'une chaîne, tenus 
les uns aux autres et d'une même qualité. 



LE PROFESSORAT -221 

Il les faut émettre sur les différentes 
voyelles, en cherchant, malgré les sono- 
rités différentes de celles-ci, à les rendre 
homogènes en conservant la même émis- 
sion. 

La voix comprend, on le sait, trois 
registres : la voix de poitrine, le médium, 
la voix de tête. La faute qui est la plus 
généralement commise par les profes- 
seurs inexpérimentés, faute qui corres- 
pond à une tendance générale des élèves, 
lesquels veulent briller le plus tôt pos- 
sible, c'est de faire travailler trop tôt et 
surtout les registres extrêmes. Cela est 
fatal. 

La vraie sonorité est dans le médium; 
c'est avec le médium que l'on chante et 
que l'on obtient les meilleurs effets. En 
travaillant les extrémités de l'organe, 



222 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



c'est absolument comme si Ton tirait 
sur un morceau d'étoffe par les deux 
bouts. Inévitablement, le milieu s'éclair- 
cit. Si vous insistez, un trou se forme. 
Ainsi en va-t-il d'une voix dont on n'a 
pas, tout d'abord, fermement, solidement 
campé le médium qui est la base for- 
melle de tout instrument. 

L'a-t-on fait, au contraire ? Sur cette 
base, vous pouvez tout établir. Les sons 
les plus élevés eux-mêmes, appuyés sur 
un bon médium, sortent avec facilité, 
pleins d'ampleur et sans chevrotement. 

Or, le chevrotement, et cela corrobore 
tout ce que j'ai dit touchant le mauvais 
enseignement trop répandu, le chevrote- 
ment est la plaie du chant moderne. 
Combien aujourd'hui peu de chanteurs 
ont la voix bien posée ! cela tient au 



LE PROFESSORAT 223 

médium défectueux. Sans appui sérieux, 
la voix devient vacillante, sans accent 
aussi. Bientôt, c'est le chevrotement — 
un bêlement, en réalité, — et ceux qui en 
sont atteints arrivent rapidement à la 
culbute finale. 

Avec le chevrotement, pas de chan- 
teurs possibles; donc, évitez tout ce qui 
peut le préparer, et pour cela travaillez 
le médium surtout et avant tout. 

On pourra m'objecte r que, dans le 
répertoire moderne, les compositeurs, 
sous prétexte d'effet, abusent des sons 
élevés, souvent jetés sans être amenés. 
Celaest vrai; certains musiciens devraient 
apprendre à mieux connaître la voix, 
l'instrument délicat par excellence, qui 
ne peut se plier à toutes les exigences, 
ou du moins consentir à la ménager, ce 



224 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE 



qu'ils sont bien obligés de faire pour les 
instruments de l'orchestre. Mais nous 
n'avons pas ici à tenir compte de ces 
fantaisies d'artiste. Que les jeunes chan- 
teurs travaillent sérieusement, comme je 
le leur conseille. Ils auront encore plus de 
chances de réussir honorablement, avec 
un bon médium, qui sera la sauvegarde 
de leur voix ; tandis que s'ils se laissent 
aller tout d'abord à cette tendance né- 
faste des cris antinaturels, ils perdront 
infailliblement cette voix avant même 
qu'elle ait pu exister. 

La respiration tient une place impor- 
tante dans l'art du chant ; c'est sur elle 
que doit s'appuyer le son. Bien respirer, 
et, surtout, savoir retenir la respiration 
dans les poumons pour ne la dépenser 
qu'au fur et à mesure des besoins, est 



LE PROFESSORAT 225 



une étude des plus importantes, à laquelle 
les élèves doivent s'adonner avec le plus 
attentif soin. 

Il faut respirer naturellement, sans 
efforts, sans secousse, sans grimaces 
d'aucune sorte, sans soulever les épaules. 
11 faut aspirer l'air longuement, profon- 
dément, jusqu'à ce que les poumons, qui 
sont le siège de la respiration, soient 
complètement remplis. La poitrine se 
gonflera en raison de l'air emmagasiné 
dans les poumons. Aussitôt l'aspiration 
terminée, on retient la respiration en 
conservant la poitrine bien en dehors, les 
pectoraux bien sortis ; on ne laissera 
s'échapper le souffle que très lentement, 
afin d'habituer le soufflet à obéir à la 
volonté. On peut se livrer à ce travail 
préliminaire sans articuler un son ; c'est 



13, 



226 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 

un exercice, une gymnastique des pou- 
mons. 

Quand on sera arrivé à jouer avec la 
respiration, à en être maître, on atta- 
quera un son. Cela doit se faire sur 
l'expiration, c'est-à-dire qu'aussitôt que 
les poumons sont arrivés au maximum 
de leur emmagasinement d'air, il faut 
attaquer sans brusquerie, en retenant le 
souffle de façon à ce qu'il ne passe pas r 
si je puis dire ainsi, au travers du son. 
La respiration doit rester en dessous du 
son, et lui servir de point d'appui ; en 
dépensant une plus grande quantité d'air, 
vous augmentez la force du son. Les pou- 
mons sont à la voix ce que le soufflet est 
à l'orgue. 

Le défaut général est de ne pas savoir 
jouer de la respiration, et, à l'attaque du 



LE PKOFESSOKAT 22 



son, de lâcher en même temps la respi- 
ration. Les poumons se dégonflent, et le 
son n'ayant plus de point d'appui, devient 
sans force, sans vibrance. C'est alors 
qu'on a recours aux efforts et aux 
cris. 

Quand on émet le son, il faut faire 
attention à la forme que l'on donne à la 
bouche, cette forme ayant une influence 
sur la qualité du son. 11 faut pour rémis- 
sion, ouvrir la bouche plutôt en hauteur, 
en aplatissant bien la langue, de façon 
à ce qu'elle ne s'oppose pas au passage de 
l'air, la bouche ouverte en largeur don- 
nant un son niais. Ayez la tête plu- 
tôt baissée, de façon à ce que le tuyau 
vocal soit bien ouvert, et sans aucune 
contraction, le cou tendu donnant des 
sons gutturaux. 11 faut arriver à chanter 



228 



SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



sans efforts, avec la même facilité qu'on 
met à parler. 

Comme tous les exercices qui sem- 
blent faciles à exécuter, l'exercice du 
chant est un des plus ardus auxquels se 
puisse livrer l'organisme humain. Ce 
n'est, on le voit, que par une pratique 
raisonnée, portant et sur le caractère de 
l'organe à dégrossir, et sur sa qualité, et 
sur son étendue relative, que l'on peut se 
baser pour lui faire donner son maximum 
de résultats. Et ceci établi, il faut pro- 
céder à l'aide de principes formels, sans 
se permettre le moindre écart, à peine de 
compromettre la voix. 

On comprend dès lors qu'il soit indis- 
pensable d'être rompu à la pratique d'un 
tel art, qui exige à la fois de sérieuses 
connaissances techniques et une sorte 



LE PROFESSORAT 229 



d'intuition, pour l'enseigner, j'entends 
l'enseigner au sens absolu du mot. Car, 
dans tout ce que je viens d'écrire, je n'ai 
fait que poser les principes. Leur appli- 
cation, même en les prenant à la lettre, 
mais sans l'appui du professeur expéri- 
menté, ne donnerait sans doute pas 
grand chose, l'élève ne pouvant s'appré- 
cier lui-même. Malgré toute son atten- 
tion, il s'entend mal, généralement; puis 
il manque de point de comparaison. 

Ceci m'amène à répéter ce que j'ai dit 
en commençant : que pour faire une 
belle voix il ne suffit pas de l'instru- 
ment ; l'enseignement logique, rationnel 
d'un professeur qui sait ce qu'il fait et 
marche à coup sur, développant par 
l'exemple autant que par la démonstra- 
tion les qualités, et faisant disparaître, 



230 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



autant que possible, les défauts, s'im- 
pose. 

Il est donc inutile que j'insiste sur ce 
résumé de préceptes. Cela serait presque 
une superfluité. J'en ai dit assez pour 
que Ton sache à quoi s'en tenir et que 
Ton juge en connaissance de cause. 

Il en va de même de l'art lyrique, à 
proprement parler. Ici encore, peut-être, 
doit-on concéder une plus grande part à 
la nature, au tempérament. Un chanteur 
peut avoir en lui des dons scéniques na- 
turels qui prennent un naturel essor, 
parfois presque sans étude, tandis que 
la voix a toujours besoin d'un long tra- 
vail. Certains jeunes artistes ont un ins- 
tinct de la scène qui leur fait trouver les 
effets sans les avoir cherchés. 

Encore faut-il que cet instinct soit 



LE PROFESSORAT 231 



sagement réglé ; encore faut-il qu'on y 
joigne les conseils de l'expérience ; encore 
faut-il qu'à cette espèce d'inspiration dra- 
matique on apporte le résultat des pré- 
cédents efforts, qu'on communique les 
traditions qui, pour certaines œuvres, 
sont aussi consacrées que les œuvres 
elles-mêmes , puisque . généralement , 
elles gardent avec soin la marque im- 
primée par l'auteur lui-même. Quelque 
conception, quelque génie de la scène 
qu'on puisse posséder, il est indispen- 
sable de les plier à cette école, car enfin 
le chanteur, le tragédien lyrique, n'est, 
après tout, qu'un interprète. La pensée 
de Fauteur domine toujours ; pour la bien 
exprimer il est nécessaire de la connaître. 
C'est pour cela qu'il la faut prendre à 
ceux qui l'ont reçue directement ou qui 



232 SOUVENIRS D'UNE ARTISTE 



la conservent par le dépôt des traditions. 
Ainsi seulement on peut acquérir, avec 
la compréhension absolue d'une œuvre, 
tout ce qui en peut faire ressortir les 
beautés, joindre, en un mot, à son inspi- 
ration personnelle celle, primordiale, de 
l'auteur, et, ainsi, arriver à l'interpréta- 
tion parfaite, autant du moins qu'il nous 
est donné de l'atteindre. 

Ceci encore ne s'enseigne point par des 
mots alignés sur une page. 11 faut, à cette 
transmission, le concours de la parole 
chaude et l'exemple. C'est pourquoi ici, 
plus encore que dans le chant, le profes- 
seur doit posséder ce qu'il assume la 
tâche de communiquer à ses élèves. 

Je n'ai eu d'autre ambition, en traçant 
ces lignes, que de le faire comprendre 
aux jeunes gens, et je serai heureuse si 



LE PROFESSORAT 233 



j'ai été utile à quelques-uns, en les per- 
suadant qu'ils doivent ajouter à leurs 
dons beaucoup de travail, d'étude, de 
persévérance, d'abnégation même, pour 
comprendre les maîtres et arriver à 
interpréter dignement. 

Ils goûteront, alors, mais seulement 
alors, les jouissances infinies réservées 
aux élus de l'Art, l'Art la suprême 
Beauté. 



TABLE DES MATIERES 



Préface biographique 1 

Mon enfance 25 

Au concert 41 

Au théâtre 01 

En province, à l'étranger 83 

Les mai très 129 

Pages intimes IGo 

Le professorat. 199 



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